L’élite monte au Front

C’est une nouvelle qui s’est répandue comme une trainée de poudre à la fin du mois d’août dernier. Plusieurs étudiants de Science Po ont l’ambition d’y créer une section du Front National. Un événement qui n’est pas une première, mais qui en dit beaucoup sur la stratégie de normalisation du parti.

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Avec 4 autres étudiants, Aymeric Merlaud a l’ambition de créer une section FN à Science Po (crédit: Samuel Chalom)

Auraient-ils quitté le «paquebot», siège historique du Front National, pour une péniche? Pas encore. En tout cas, en ce lundi de septembre, alors que les nouveaux science-piste viennent tout juste de faire leur rentrée, chemises cintrées bien rentrées dans le pantalon, point de parti frontiste à l’horizon. Dans cette «péniche», surnom donné au hall central de Science Po Paris, au 27 rue Saint-Guillaume, dans le quartier très intello de Saint-Germain des Prés, s’affairent, derrière une longue table, les militants du syndicat de gauche UNEF et quelques sympatisants de la section Les Républicains. Mais le Front National manque à l’appel. Normal: pour faire partie des associations reconnues par Science Po, la section du FN devra faire l’objet d’un vote qui aura lieu début octobre. Le parti frontiste devra, comme toute association de l’école souhaitant être reconnue, obtenir un minimum de 120 voix à l’occasion de ce suffrage organisé par internet auprès des étudiants, sachant que chaque étudiant représente deux voix.

Rien de nouveau sous le soleil

Le Front National à Science Po, c’est un peu le pied de nez d’un parti qui a toujours joué sur son image anti-élite et qui rejoint maintenant l’un des quelques symbole de cette même élite, où la quasi-totalité de l’éventail politique français, du Front de Gauche aux Républicains, est présent. Science Po, c’est une grande école à la française, plus de 10 000 élèves, 6 campus en région, un tremplin pour les arcanes du pouvoir, la haute-fonction publique ou la diplomatie. «  l’arrivée du FN à Science Po est survendue» affirme Jean-Yves Camus, chercheur et spécialiste de l’extrême-droite. «J’étais étudiant à Science Po dans les années 1980, l’extrême droite était déjà présente, avec des militants sans-doute beaucoup plus violent qu’aujourd’hui». A l’époque, l’association s’appelait Union des Etudiants des Droites (UED), et permettait à des membres du Groupe Union Défense (GUD), groupuscule d’extrême-droite connu pour ses actions violentes, de la faculté de droit d’Assas, d’«infiltrer» Science-Po en sous-marin. En 1990, Le FN lui-même a tenté une courte intrusion au sein de l’IEP parisien: Régis Poitevin de La Croix Faubin, étudiant encarté, avait obtenu 7% aux élections universitaires cette année-là. Aujourd’hui, l’extrême-droite, tendance souverainiste, est encore représentée via des association comme Critique de la Raison Européenne (CRE), un think tank qui organise de nombreux débats autour de l’Union Européenne, et qui ratisse large, de l’extrême-gauche à l’extrême droite.

Davy Rodriguez, du Front de Gauche au FN

C’est d’ailleurs un des cofondateurs de ce think-tank, Davy Rodriguez, qui va rejoindre la future section FN de Science Po avec quatre autres étudiants. Une décision qui, en apparence, a de quoi surprendre: jusque là militant au Front de Gauche, après un passage au Parti Socialiste, l’étudiant de 21 ans n’a décidé de s’encarter chez le parti frontiste qu’au beau milieu du mois d’août. Mais une décision qui n’étonne qu’à moitié ses anciens camarades de lutte. «Si on regarde le parcours politique de Davy Rodriguez, il est assez bizarre. Il y a, à mon avis, dans ce choix de l’opportunisme» confie Antoines Salles, 21 ans, étudiant en master et membre du bureau du Front de Gauche Science Po, qui a connu Davy Rodriguez pour avoir milité à ses côtés. Mais n’allez pas lui dire que le souverainisme, présent dans certains pans de l’extrême-gauche française, peut expliquer le ralliement de l’«un des siens» à l’extrême-inverse. «Notre souverainisme, c’est celui de la démocratie (…). Le FN, c’est une alternative de casse des acquis sociaux» vous rétorquera-t-il.

Non, pour Abel Mestre, journaliste au quotidien Le Monde et spécialiste du FN, c’est bien du côté de l’opportunisme qu’il faut chercher. «Le Front National est le seul parti à pouvoir offrir des rétributions symboliques, chose impossible au PS ou chez Les Républicains (…). Chez eux, tu peux rapidement prendre du galon et te voir proposer des postes à responsabilité» affirme-t-il. Science Po serait donc un moyen pour le FN de trouver ses futurs cadres? Gaëtan Dussaussaye, président du Front National de la Jeunesse, jure que non. «Notre volonté n’est pas de créer un parti d’énarques comme les autres l’ont fait. On veut simplement permettre aux étudiants de rejoindre l’engagement politique qui est le notre» affirme-t-il.

«Pourquoi refuser l’arrivée du FN à Science Po? C’est un parti légal»

Pour Clotilde Hoppe, secrétaire générale de l'UNEF Science Po, l'arrivée du FN dans l'école était prévisible (crédit: Samuel Chalom)

Pour Clotilde Hoppe, secrétaire générale de l’UNEF Science Po, l’arrivée du FN dans l’école était prévisible (crédit: Samuel Chalom)

Alors certes, le FN à Science Po, on n’y est pas encore, mais côté étudiant, on ne tient plus un discours simplement frontal. Au Basile, le bar qui tient lieu de «place to be» pour les étudiants à l’angle de la rue Saint-Guillaume, Hugo, Julia, Timothée et Lucie, débattent avec passion autour d’un verre du «sujet du moment». Si Timothée est militant aux Républicains, les trois autres jeunes militants ne sont pas encartés, mais tous se disent ouverts à une arrivée du parti frontiste à Science Po. «Pourquoi refuser l’arrivée du FN à Science Po? C’est un parti légal. Pour l’interdire, il faudrait dire qu’il est antidémocratique» considère Julia. Pour la plupart d’entre eux, accepter l’arrivée du Front Nationale dans leur école, c’est aussi pouvoir l’affronter sur le terrain des idées. «Qu’il manque une représentation d’une partie de l’électorat à Science Po est assez dommageable. Leur arrivée, ca va apporter une mise au point» juge Timothée. Même à l’UNEF, on n’est même pas surpris. «On savait que ça arriverait. Mais c’est surtout que ca fasse autant de bruit qui nous étonne. Concrètement Il n’y a que 5 personnes qui ont dit: on va essayer de faire reconnaître une association qui porte les valeurs du FN. Ce n’est pas grand chose» tempère Clotilde Hoppe, secrétaire générale de l’UNEF Science Po. Une faiblesse de l’effectif qui fait dire au journaliste Abel Mestre que tout ça n’est qu’une stratégie d’«enfumage» du FN. «C’est une coquille vide. Ils lancent leurs collectifs en grande pompe et après ne font plus rien. Mais dans l’esprit des gens, le FN s’est implanté, alors que ce n’est pas vrai». Un FN qui dit aussi vouloir maintenant conquérir d’autres grandes écoles comme HEC ou l’ESSEC, où le parti frontiste bénéficierait déjà de sympatisants mais qui n’osent pas encore se dévoiler. Alors, la révolution frontiste va-t-elle gagner l’élite? En tout cas, elle fait tout pour.

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Noël en zonzon

Prison de Vézin (crédits: DR)

Prison de Vézin (crédits: DR)

Noël, c’est tout les ans. La dinde, les marrons, on connaît. Mais le passer, en famille, derrière les barreaux, pour animer une messe en musique, c’est pas tous les jours. Récit.

Vézin, ça ressemble à toutes ces zones commerciales en périphéries des villes où tout est semblable, insipide. Vézin, c’est dans la banlieue de Rennes, un lieu gris, calme, en dehors de tout. Vézin, c’est aussi sa prison, ou « centre pénitentiaire de Rennes-Vézin » comme inscrit sur son fronton.

A l’entrée, contrôle du maton. Peu aimable et gueule de prison. Chacun présente son badge pour les aumôniers,  pièce d’identité pour les autres. « Vous n’avez pas les autorisations pour les instruments de musique, vous ne pouvez pas rentrer ». Là je pense à ces polars où la kalach’ est cachée dans l’étui de violon. Une responsable de la prison arrive derrière nous et arrange les choses.

Pour arriver à la salle de culte, partagée entre chrétiens,  musulmans, bouddhistes et  témoins de Jéhovah, il faut se coltiner cinq sas, après un passage sous portique à l’entrée. La prison est récente, inaugurée en 2010: du coup, on trouve des tentatives de casser l’image zonzon. Une fresque à la gloire de Gandhi, Aung san suu kyi et Nelson Mandela, Un drapeau breton peint sur un mur, des barreaux alignés en forme de bambou. L’idée est là, mais l’enfermement ne vous quitte pas.

La messe débute. Les prisonniers arrivent pour garnir l’assistance. L’un d’eux vient me serrer la main. Sur la sienne, je remarque 3 points, en forme de triangle. On m’explique que cela signifie littéralement: « nique la police » (ou « mort aux vaches » pour les anciens). Dans l’assistance, ça parle français, espagnol, anglais portugais. Au dessus des têtes, une vitre teintée: c’est un poste de contrôle pour éviter toutes mutineries.

A la fin de la messe, des prisonniers se plaignent de devoir partager la salle de culte avec les musulmans, dont les tapis reste enroulés au fond de la pièce. Le prêtre et les aumôniers distribuent des paquets de chocolats et des cartes de voeux écrites par des enfants pour les détenus. Sur l’une d’elle, un enfant a écrit: « Tu as fait du mal, mais Dieu te pardonne ». Le prêtre soupire: « j’aurai dû contrôler ce qu’écrivent les enfants. Ca fait mauvais genre ».

«Le Mali, c’est pas la Corse!»

Le Tribunal de Grande Instance de Paris (crédit: DR)

Le Tribunal de Grande Instance de Paris (crédit: DR)

Mercredi 10 décembre, devant la 16ème chambre du Tribunal de Grande Instance de Paris, a débuté le procès des djihadistes de l’Hay les Roses, un groupe de six hommes soupçonné d’avoir voulu partir combattre aux côtés d’AQMI en Afrique. Le premier jour s’est concentré sur l’audition du principal suspect: Cédric L.

Un marteau-piqueur.  C’est ce qui nous parvient d’une fenêtre ouverte sur le quai des Orfèvres. C’est aussi ce qui gène la compréhension des prévenus. Dans son box, tout sourire, Cédric L attend d’être invité par le président, Denis Couhé, à se confier. Sweat gris, foulard marron autour du cou: Cédric L  n’a rien d’imposant.

Le 2 août 2012, Cédric L est interpellé par les autorités nigériennes alors qu’il tente de se rendre au Mali. «je voulais partir faire de l’humanitaire» marmonne le prévenu, alors qu’il tripote le micro du box. Il explique que l’envie lui serait venue en arrivant à Niamey, la capitale du Niger. Sa famille était-elle au courant de son voyage? «Non» répond Cédric L, «mieux vaut le secret pour sa pratique religieuse».

Interruption de séance. L’un des avocats de la défense demande une demi-heure de pause pour en signe de soutien à la grève des greffes. Au retour, le procès reprend de plus belle. «Que pensez-vous du djihad armé?» lance le président: «ça n’existe pas» répond Cédric L très sérieusement. Et quand on lui rapporte que plusieurs de ses amis affirment qu’il n’avait avant qu’une seule envie, «partir» (au djihad s’entend), Cédric L nie en bloc.

«Je voulais faire du quad au Mali»

Il est comme ça Cédric L, beaucoup d’éléments qui le desservent et toujours une réponse pour les contrer. Le plus gros: en partant au Niger, il s’est fait envoyer une valise de 88 kg. On y a retrouvé: un treillis militaire, des armes blanches (un couteau à cran d’arrêt, des machettes), un masque de vision nocturne, des menottes ou encore des protections dorsales. Les armes blanches ? «J’aime les armes». Un masque de vision nocturne? «Je voulais le vendre à des touristes en safari». Les menottes? «Au Niger, les vigils sont friands de menottes». Les protections dorsales? «je voulais faire du quad au Mali». Dans la même veine, le président lui lance: «à cette époque, le quad au Nord-Mali, ça devait être un peu chaud non? Le Mali c’est pas la Corse!»

«Vous êtes un nabab!»

Dans son box, Cédric L se balance, se dandine, fait glisser ses doigts sur le rebord de la vitre qui le sépare de la salle d’audience. On hésite entre un jeune paumé ou un parfait manipulateur, la dernière supposition semblant plus plausible. Le président  continue son énumération: selon une facture retrouvée chez lui en France, Cédric C. aurait acheté un masque à gaz. «Je l’ai acheté sans réfléchir. C’est un achat compulsif sur internet». Et le président de nous ressortir une nouvelle punchline: «ce que vous faites sans réfléchir nous fait réfléchir, comprenez-le bien!»

Plus étonnant encore, Cédric C. s’est acheté une BMW avant de partir au Niger, alors qu’il n’avait pas le permis: «je l’ai donnée à un ami». Même chose en arrivant au Niger: il s’achète une Toyota. «C’était pour mon guide. Mais je me suis aussi acheté un permis pour 200 euros». Le président lui fait remarquer que ce n’est pas courant de s’acheter une voiture pour les vacances. «On n’a pas la même conception du tourisme, c’est pour ça» affirme Cédric L. Le président préfère en rire : «vous êtes un nabab!»

Les 10 raisons de l’ambiguité de la Turquie face à Daesh

L’entrée de la ville de Kobané à la frontière turco-syrienne (crédits: DR)

La ville de Kobané, en Syrie, ville à majorité kurde à proximité de la frontière avec la Turquie, est en passe de tomber aux mains des djihadistes de Daech. En réaction, la Turquie a fermé ses frontières afin d’empêcher les kurdes de Turquie de se rendre en Syrie pour combattre aux côtés de leurs frères à Kobané. Comment expliquer ce double jeu du régime Erdogan face à Daech? En voici les 10 principales raisons. 

1.Le gouvernement turque est en guerre ouverte contre le PKK. Avec les Etats-Unis, le Canada ou encore l’Union-Européenne, la Turquie intègre le Parti des Travailleurs du Kurdistan à sa liste des organisations terroristes. Son fondateur, Abdullah Öcalan, est retenu en détention par les turques depuis 1999. Ceci peut expliquer la réticence du gouvernement turc à ouvrir ses frontières aux kurdes de Turquie pour aller combattre contre Daesh à Kobané, en Syrie. Lundi dernier, à Paris, lors d’une manifestation de soutien aux kurdes de Kobané, il n’était pas rare d’entendre des slogans tels que « Turquie fasciste » et des pancartes demandant la libération d’Abdullah Öcalan:

2.La Turquie est la base arrière des djihadistes de Daesh.  En 2011, déjà, les rebelles syriens trouvaient refuge en Syrie face à un régime de Damas de plus en plus inquiétant.  Dans le même temps, la Turquie a été soupçonné de se servir de la couverture des rebelles syriens pour accueillir des djihadistes. En 2012, l’agence de presse Reuters  affirmait que des djihadistes affiliés à Al Qaida avaient été aperçus à la frontière turque. Si le gouvernement turc a longtemps joué à l’aveugle face aux mouvements de djihadiste sur son propre territoire, les évènements de Kobané semblent particulièrement l’inquiéter au point de sécuriser ses frontières.

3.Le Parlement tuc a voté une motion autorisant l’armée à intervenir en Irak et en Syrie si nécessaire. Jeudi dernier, à une large majorité, le Parlement s’est prononcé en faveur d’une intervention militaire face à Daesh. Point important, les troupes étrangères sont autorisés à stationner sur le sol turc si elles sont amenées à coopérer avec la Turquie face à Daesh. C’est un virage à 180 degrés pour le gouvernement turc: souvent accusé de soutenir l’Etat Islamique, le président turc Recep Tayyip Erdogan s’est dit opposé aux exactions commises par Daesh. Pour justifier son revirement de dernière minute, le gouvernement turc à affirmé ne pas vouloir mettre de l’eau sur le feu après l’enlèvement en juin par Daesh de 46 ressortissants turcs, libérés en septembre.

4.Au début de l’année, la Turquie a fait passer des camions transportant du matériel à destination de la Syrie pour de l’aide humanitaire. C’est dans la province d’Adana que la police turque a fait cette découverte. Les camions appartiennent au MIT, les service de renseignement turc, d’après des révélations qui ont fuité dans la presse turque. « Le véhicule (intercepté) transportait de l’assistance pour les Turkmènes, il y a aussi des Turkmènes là-bas, en Syrie » a justifié le ministre de l’intérieur Efkan Kala.

5.La Turquie se déclare modérée face aux occidentaux et contribue au renforcement des groupes radicaux. La Turquie est membre de l’OTAN, mais son opposition actuelle au régime de Bachar Al Assad l’amène à soutenir la rebellion syrienne, même si les groupes djihadistes y ont pris le pas sur les modérés ces dernières années. Pour faire accepter cette stratégie à ses alliés occidentaux, le gouvernement turc argue de sa volonté toujours renouvellée de faire tomber le régime de Damas.

6. L’AKP est fragilisée depuis le «printemps turc» de juin 2013. Malgré sa réélection en août, Erdogan ne peut plus compter sur un soutien invétéré de la population à son gouvernement. Au printemps dernier, le gouvernement avait tenté successivement de limiter l’accès à Twitter et à Youtube, ce qui avait amené la population à trouver des moyens alternatifs pour s’y connecter. Cette censure faisaient suite au scandale de corruption de certains fils de ministres du gouvernement Erdogan. Si l’élan contestataire né en 2013 sur la place Taksim s’est depuis progressivement essouflé, l’opposition continue de faire entendre sa voix, avec l’arrivée nouvelle de l’ex-allié du pouvoir, le prédicateur musulman Fetullah Gülen.

7.L’histoire des relations turco-syrienne démontre l’ambiguité de la diplomatie turque. Jusqu’au « printemps arabe » et à la révolution syrienne de 2011, Ankara entretenait de très bonne relations avec Damas. Depuis 2011, le gouvernement turc se présente comme le meilleur rempart face aux atrocités de Bachar Al Assad, aidant l’opposition syrienne, qu’elle soit modérée ou islamiste. Erdogan a ainsi récemment déclaré  qu’il ne voulait « ni Assad ni l’EIIL ». 

8.La Turquie espère peut-être encore intégrer l’Union-Européenne. Si les négociations paraissent aujourd’hui au point mort, le gouvernement Erdogan n’a pas perdu l’espoir de faire rentrer la Turquie dans l’Union-Européenne. En témoigne la déclaration du président turc en avril dernier présentant ses condoléances aux descendants des victimes du génocide arménien, même si la terminologie de « génocide » reste toujours tabou pour le gouvernement turc. Ceci pourrait expliquer la position actuelle de la Turquie face à l’avancée de Daech, qui ne peut sans doute trop s’éloigner de la position défendue par les occidentaux. 

9.Derrière Daech, il y a le risque pour la Turquie de voir la création d’un état kurde indépendant. Ce serait le scénario catastrophe pour le gouvernement turc. Si les Kurdes de Syrie venaient à s’allier avec ceux présents en Turquie et en Iraq, pourrait naître la volonté de créer un « grand Kurdistan », menaçant les frontières des 3 pays. Dans le même temps, la non-réaction de la Turquie face au risque d’un massacre à Kobané pourrait dégrader les relations entre la minorité kurde et le gouvernement turc, une des réussite d’Erdogan depuis le début des années 2000. Une équation qui en dit long sur le double jeu de la Turquie. 

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Les groupes minoritaires aux frontières syriennes (source: Libération)

10.Erdogan a perdu la tête et souhaite se retirer dans les montagnes d’Anatolie pour une retraite bien méritée. Vous avez eu le courage de lire ce papier jusqu’à la fin, c’est bien. Mais ce dixième point est un fake. Nah. 

Chroniques d’Haïti #6

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12 janvier. Feuilletant quotidiennement Le Nouvelliste, une chose m’a étonné: la permanence de l’expression «12 janvier». Pour qui n’a pas été en Haïti, la date n’évoque peut-être rien mais ici, elle est lourde de sens. «Goudou-goudou» en créole, le séisme du 12 janvier 2010, à 16h53, tout le monde s’en souvient ici. Tout le monde a perdu un frère, un cousin sous les décombres. Parfois, c’est une jambe, un bras, qui ont dû être amputés après le séisme. On raconte même ici que les ONG se seraient laissées aller à une folie de l’amputation: difficile de déceler le vrai du faux.

Prestige. En France, on l’associerait à la catastrophe pétrolière qui avait ravagé nos côtes quelques temps après l’Erika. En Haïti, la «Prestige» dès la sortie de l’avion, sous forme d’autocollant sur les tapis roulant recevant les bagages. La «Prestige», c’est la bière nationale, proche d’une Kro’ ou d’une Heineken au goût. C’est la bière que l’on savoure bien fraîche, parfois presque glacée, sur la terrasse d’un bar, dans une réception ou encore achetée à un vendeur ambulant. Fierté nationale, avec le rhum Barbancourt produit à Port au Prince, elle est un des succès commerciaux d’Haïti. Qui, espérons le, en appellent d’autres.

Circulation. Anarchique, c’est le mot. Pas de panneaux de signalisation, si ce n’est parfois un panneau de stop dont on se demande s’il sert vraiment à quelque chose puisque les priorités n’existent pas: c’est à celui qui s’insérera le premier. Et le permis dans tout ça? Au détour d’une conversation avec une jeune fille, celle-ci me glisse: «Ici, le permis n’est pas très dur à avoir. Au début tu t’entraîne sur la place du Champs de Mars comme il n’y a pas trop de circulation puis, au bout d’un moment, on t’emmène sur des routes plus compliquées (…). Mais si tu as de l’argent, tu peux aussi acheter ton permis». Quand je lui explique que nous ne pouvons pas faire ça en France, elle tombe des nues.

Bordels haïtiens. Ne me demandez pas comment j’ai atterri là-bas. Et non, ce n’était pas une récompense de fin de séjour: loin de moi le fantasme du colon en vacances. Le long de la Grande-Rue de Port au Prince, pullulent les «clubs». A l’intérieur, un public exclusivement masculin zieute sur des femmes de joie en décolleté plongeant et mini-short, tout en sirotant un verre de rhum glacé. Quand on s’y attarde, les visages de ces filles disent la tristesse et l’ennui. Là, un homme négocie le prix de la passe. Ici, un autre paye des coups avant de «monter» en bonne compagnie. Les prix sont dérisoires: dans la rue, comptez 50 gourdes (environ 1,5 euros), de 250 à 500 gourdes à l’intérieur (soit entre entre 7,5 et 15 euros). La misère sexuelle a pignon sur rue.

Chroniques d’Haïti #5

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Oloffson. Pour tout expatrié, humanitaire en quête de soirées mondaine, journaliste de passage, c’est le lieu de villégiature idéal. Situé avenue Christophe à Port au Prince, l’hôtel est un véritable havre de paix dans l’agitation permanente de la capitale haïtienne. Ici, on se bat pour louer la chambre qui, jadis, avait été occupée par l’écrivain britannique Graham Greene, connu pour son roman Les comédiens, inspiré du régime du terrible dictateur François Duvalier. Le propriétaire de l’hôtel, Richard-Auguste Morse, musicien et passionné d’art vaudou, organise chaque jeudi une soirée festive avec son propre groupe de kompa.

Nation. A force de discuter inlassablement avec des écrivains, musiciens, slameurs, critiques littéraires ou journalistes, il ressort une même envie de définir, de penser ce qui fait l’haïtien. Terre de passage, terre d’émigration depuis les beaux débuts de Toussaint Louverture, elle a pourtant dû faire face une forte scission entre blancs, mulâtres et noires. Pour certains, c’est dans l’oubli de la couleur de peau qu’Haïti pourra se relever. Pour d’autres, c’est dans la mise sur pied d’un état, d’un gouvernement lavé de la tare nommée «corruption». Il y a du mouvement, des engueulades et prises de bec, mais on sent la recherche permanente d’idée nouvelles pour remettre sur pied la première république noire de l’histoire.

Panthéon. C’est un bâtiment au kitsch assumé: situé sur la place du Champs de Mars à Port au Prince, le musée du Panthéon nationale est une sorte de condensé de la mémoire officielle du pays. A côté des dépouilles conservées ici de Toussaint Louverture, Pétion et Dessalines, fondateurs du pays, le musée retrace deux siècles de l’histoire d’Haïti, avec un rapide aparté sur la découverte par Colomb et la période esclavagistes. Dans la dernière salle du musée, une frise présente la liste complète des chefs du gouvernement haïtien: on s’imagine alors voir les visages de Nicolas Sarkozy et de François Hollande au Panthéon parisien. Dans une salle à part, une exposition se consacre à l’art contemporain haïtien, concentré d’influences vaudou, de récup’ et d’art occidentalisé: si le ministère de la culture ne daigne pas subventionner la plupart des créations artistiques haïtiennes, il trouve ici une belle vitrine pour contredire cette vérité.

Digicel. Sur les murs des maisons, des universités, sur les blouses de vendeurs ambulants, dans les spots de publicité à la télévision, la Digicel est partout, allant même jusqu’à financer des écoles et proposer sa propre «Star Academy». La Digicel? Principal opérateur de téléphonie mobile du pays, il a révolutionné la consommation téléphonique des haïtiens en diminuant fortement le coût des appels, comme Free a pu le faire récemment en France. Plutôt appréciée des haïtiens, dirigée par un belge, la compagnie est néanmoins critiquée pour avoir financé la rénovation du fameux «Marché de fer» de Port au Prince, principal succès de la calamiteuse commission Clinton (création post-séisme de l’ONU pour coordonner l’organisation de l’aide humanitaire). Alors que la Digicel n’était qu’actionnaire minoritaire du «Marché de fer» à ses débuts, elle en posséderait aujourd’hui plus de la majorité. Confusion public/privé? Haïti n’en est pas à son coup d’essai.