Après l’orage: retour sur le mariage pour tous

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Avant de déchaîner les passions, de fournir des directs quotidiens aux chaînes d’information  en continu, le « mariage pour tous » est avant tout un projet de loi porté par le gouvernement socialiste au pouvoir depuis mai 2012. révolution de l’ordre de l’abolition de la peine de mort en 1981 pour certains, dislocation du cadre familial pour d’autres. Retour sur une loi qui n’a pas fini de faire parler d’elle.

Dans le jargon constitutionnel, le « mariage pour tous » prend le nom de « loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe ». Parler, par raccourci, de « mariage homosexuel » est donc incorrect: en effet, il n’y a pas création d’un mariage spécifique à destination des homosexuels mais élargissement du cadre d’une loi préexistante. Les rédacteurs de la loi présentée cette année au Parlement se sont donc astreint à une simple ouverture où le couple se mariant peut  à la fois être un homme et une femme, un homme et un autre homme, une femme avec une autre femme.

Le mariage, du religieux au laïc

Avant d’être une véritable institution laïque, le mariage est d’abord une tradition héritée du christianisme. En effet, il faut attendre la fin du XVIIIème siècle et l’édit de Versailles pour qu’un mariage civil apparaisse en France. Jusque là, le clergé était chargé des registres d’état-civil: en clair, il n’existait pas de contrat civil unissant deux personnes.

Pour l’Église Catholique, le mariage est un de ses sept sacrements. Selon les textes, il peut être défini de la sorte: « L’alliance matrimoniale, par laquelle un homme et une femme constituent entre eux une communauté de toute la vie, ordonnée par son caractère naturel au bien des conjoints ainsi qu’à la génération et à l’éducation des enfants, a été élevée entre baptisés par le Christ Seigneur à la dignité de sacrement». Dès le XVIème siècle, époque de la Réforme, l’Église, au travers du concile de Trente, définit le mariage indépendamment de la procréation, où les époux donnent leur consentement mutuel lors d’une cérémonie religieuse devant le prêtre.

Vers un mariage d’amour

Héritier du catholicisme, le mariage civil en est donc influencé: cérémonie de mariage en mairie ritualisée, codes vestimentaires similaires. L’ouverture du mariage aux couples de même sexe introduit un bouleversement de poids, à savoir une nette opposition du mariage civil vis-à-vis du mariage religieux. Alors que, de par leur similarité, un grand nombre de mariés évoluaient dans la même journée d’une salle de réception d’une mairie vers l’autel d’une Église, le mariage sous sa nouvelle forme va désormais diversifier les approches de sa fonction, mais surtout, de son symbole.

Aujourd’hui, se marier n’a sans doute plus la même signification qu’hier. Sortant du rôle de reconnaissance sociale auquel il a longtemps été assigné, le mariage, avec l’évolution auquel il est aujourd’hui confronté, se dirige vers un acte réfléchi de reconnaissance de l’amour que peuvent éprouver deux êtres l’un envers l’autre. On pourra toujours lui reprocher de n’être qu’un moyen d’unifier un patrimoine foncier, de permettre des facilités fiscales, mais il demeure, avec la distinction nette du mariage religieux, la preuve de la volonté d’un couple de construire quelque chose ensemble.

Le divorce, une place en évolution

Alors, quand vient le temps de la séparation, du divorce, le mariage civil tel qu’il est aujourd’hui appliqué, prend une toute autre dimension: ce qui est acté n’est plus seulement la rupture d’un contrat dans un tribunal, mais aussi la fin d’une vie de couple. Rappelons ici que, dans les débuts du mariage civil, le divorce n’avait d’existence légal que dans le cadre d’une « faute », c’est-à-dire l’adultère, un sévice ou encore une injure: on ne pouvait concevoir la rupture de l’union autrement. Il faut attendre 1975 et Valérie Giscard d’Estaing pour que le divorce ne soit plus limité à la faute et prenne en compte le consentement mutuel.

Nouveau cadre de la famille

Se marier aujourd’hui à la mairie n’a définitivement plus le même sens. L’élargissement du mariage aux couples homosexuels laisse apparaître au grand jour l’existence de familles homoparentales que le mariage civil vient officialiser. Il y a donc par là prise en compte institutionnelle d’une évolution sociétale française. En cela le le projet de « mariage pour tous » est méritant: il dévoile au grand jour une vérité qui dérange. De Badinter à Taubira, les hommes-politiques peuvent, parfois, insuffler des changements de mentalités nécessaires.

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Le storytelling, nouvelle égérie des communicants

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Vous le croisez fréquemment sans forcément vous en rendre compte: le storytelling, littéralement « raconter une histoire » en anglais, a le vent en poupe. Communiquants, publicitaires, médias, tous en sont fans. Retour sur un phénomène qui dit beaucoup de notre société actuelle.

Depuis la préhistoire, les hommes aiment à raconter des histoires, d’abord par l’oralité, puis avec l’écriture. Dans les sociétés africaines, les griots ont ce rôle de transmission: c’est souvent ainsi que le storytelling est décrit à destination des étudiants en communication. Son but est de faire adhérer le public visé au discours d’une entreprise, d’un média ou encore d’une administration publique. Au travers de l’histoire racontée, on sculpte une image, on humanise un objet qui ne l’est pas au départ.

Une dimension humaine

Dans le milieu de la communication et de la publicité, le storytelling permet de créer un mythe autour d’une entreprise, d’une marque. D’octobre à décembre 2012, la Gaîté Lyrique, espace parisien dédié aux cultures numériques avait proposé l’exposition « Hello H5 », un parcours instructif autour de la statégie marketing d’une marque qui, prenant pour cible le monde de l’enfance, tente de créer un fantasme, un désir chez les clients. La démarche de l’exposition recoupe les objectifs premiers du storytelling, à savoir humaniser une entreprise dont le but premier est de rester rentable et de vendre ses produits, dont le symbole est sans-doute aujourd’hui à chercher dans les boissons Oasis du groupe Orangina Schweppes, où les fruits personnifiés de la marque semblent tout droit sortir d’un dessin-animé de Pixar.

Journalisme vs Storytelling

Plus inquiétant, l’arrivée récente du storytelling, également appelé « marketing narratif », dans le milieu journalistique, que l’on retrouve principalement à la télévision. Aujourd’hui, la majorité des magazines télévisuels dits de reportage, tels « Envoyé Spécial » sur France 2 , « Zone Interdite » et « Capital » sur M6, usent du procédé: avant de nous présenter un sujet sur l’huile de palme, le travail au noir ou les assureurs peu scrupuleux, nous entrons en immersion dans le quotidien d’un personnage prédéfini pour le besoin du reportage.

Dans un article de son site « Médiaculture », le journaliste Cyrille Franck décrit de manière intéressante la façon de construire un portrait télévisuel selon les règles du storytelling, c’est-à-dire insuffler à la production journalistique une construction standardisée: « 1- Un défi difficile, un but lointain et inaccessible; 2- Des difficultés, des épreuves, la souffrance, les injustices qui s’accumulent; 3- Description des vertus du héros : gentil, persévérant, fidèle, aimant sa famille; 4- La victoire, enfin, l’apothéose, la récompense; 5- Epilogue : tout est bien qui finit bien, la morale est sauve, il n’y a pas de hasard, les justes sont récompensés. Vous pouvez dormir tranquilles, tout est bien dans le meilleur des mondes ».

Une question de ligne éditoriale?

Si l’on peut reprocher à la présentation de Cyrille Franck un certain manichéisme versant parfois dans une méfiance non-justifiée envers les médias,  elle décrit néanmoins une manière de procéder qu’il n’est pas rare de retrouver à la télévision. Le 13h de TF1 en est un cas d’école: on cherche à insuffler une vision « terroir » de la France où il fait bon mettre en valeur le maréchal-ferrand ou le boulanger selon un plan schématique que l’on retrouve chaque midi.

Appliqué au journalisme, le storytelling est forcément dépendant de la ligne éditoriale des médias impliqués. Suivant le courant politique, le public concerné, l’impact du média, caractéristiques intégrante d’une ligne éditoriale, le storytelling n’a pas les mêmes visées. Ainsi perçu, le storytelling peut paraître antinomique de la fonction première du journaliste, à savoir rapporter l’information au lecteur, auditeur ou téléspectateur puisque l’information n’est plus qu’une « data », une donnée utilisée en arrière-plan de l’histoire racontée.

Le storytelling, arme du vide

Pour une marque, une entreprise, quoi de plus angoissant de devoir se vendre sans pouvoir présenter à l’acheteur une vision, un style, une manière d’être spécifique? Dans cette optique, le storytelling peut-être conçu comme moyen de donner vie, de créer de toute pièce cette histoire manquante. Quand le vide se fait sentir, le communicant est là pour donner de la consistance, de l’existence: marqueur d’une époque.

Pour aller plus loin: Christian Salmon, « Storytelling: La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits », La découverte, 2008

Revue de Presse #5: Les JMJ vus d’ailleurs

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  • Russie: « Le pape françois opposé à la légalisation de la drogue », Ria Novosti

Lors de sa troisième journée au Brésil, le pape François s’est prononcé contre la légalisation des drogues, annoncent jeudi les médias brésiliens.

« La libéralisation de l’usage de la drogue, telle qu’on la propose actuellement dans diverses parties de l’Amérique latine, ne permettra pas de réduire l’étendue et l’influence de l’addiction aux drogues », a déclaré le pape en inaugurant mercredi une aile réservée aux alcooliques et toxicomanes dans un hôpital de Rio de Janeiro tenu par des moines franciscains.

Récemment, le président uruguayen José Mujica a proposé de légaliser la vente de cannabis, confiant à l’Etat la commercialisation de la marijuana. Cela constituerait selon lui un moyen de lutter contre la délinquance et les trafiquants de drogue.

  • Liban: « Les chrétiens orientaux, grands oubliés des JMJ », L’Orient le Jour

Grande surprise, pas trace du Moyen-Orient, berceau du Christ dans les textes des médiations accompagnant le chemin de la Croix. L’oubli est-il volontaire ? Quand le tour du continent asiatique vient, dans les intentions de fin de cérémonie, c’est un Philippin qui le prononce. « Que la minorité chrétienne en Asie reste présente comme une graine fertile, même au milieu des persécutions », affirme-t-il. Minorité chrétienne ? Qu’en pensent les patriarches orientaux ? Qu’en pense le patriarche maronite Béchara Raï, qui ne manque pas une seule occasion de souligner que les chrétiens orientaux « ne sont pas une minorité » dans cette partie du monde, mais l’une des fibres essentielles de son tissu culturel et social ?

François, pour sa part, considère que le centre et l’avenir de l’Église se sont déplacés aujourd’hui en Amérique latine, que l’archevêque de Rio appelle « le continent de l’espérance ».
Sur le terrain aussi, la présence des chrétiens orientaux est modeste. Leurs drapeaux – libanais, syrien, irakien – sont noyés dans la marée humaine qui a envahi la belle plage de Copacabana. Un millier de fidèles sur un million et demi de personnes, c’est peu en effet. Le coût relativement élevé du voyage au Brésil est-il l’une des explications de cette faible participation ? Mais est-elle la seule ? Les Églises d’Orient ne sont-elles pas plutôt en état de somnolence ? Ce qui est sûr, c’est que l’Orient insoluble dans l’histoire a fini par fatiguer le monde. Cette région s’est transformée en un bourbier où, de temps en temps, quelques crocodiles venus d’Occident viennent verser quelques larmes, avant de continuer leur route.

  • Afrique: « Élection du pape François, des jésuites africains surpris, mais aux anges », Jeunes Afrique

Après l’accession d’un de leurs compagnons au siège de Pierre, le pape François, les jésuites africains n’ont pas caché leur étonnement. « C’est une grande surprise, une joie… et en même temps un défi pour la Compagnie. Désormais on va être sur la sellette », a réagi le père Rigobert Kyungu, originaire de Lubumbashi, en RDC. Même surprise pour le politologue burkinabè Brice Bado. « Je ne m’attendais pas à un pape jésuite, car, selon nos voeux, nous ne devons pas devenir évêques ou archevêques, à moins d’y avoir été contraints par le pape lui-même », signale-t-il.

Les jésuites, dont l’ordre a été fondé par Ignace de Loyola, sont connus pour leur discernement et leur vie fondée sur la prière, l’accompagnement spirituel et l’engagement dans la société, où ils sont actifs comme professeurs, médecins, gestionnaires, journalistes ou travailleurs sociaux. Parmi les figures actuelles de la congrégation, on peut citer l’universitaire camerounais Ludovic Lalo, qui ne mâche pas ses critiques à l’égard des évêques trop proches du pouvoir, l’écrivain et professeur nigérian Emmanuel Orobator ou encore l’exégète Paul Béré, basé à Abidjan et remarqué lors des trois derniers synodes au Vatican.

  • États-Unis: « Le pape affirme qu’il ne peut juger les prêtres gays », The New-York Times

Cherchant à apaiser les esprits  sur un thème de société qui a divisé les catholiques, le pape François a déclaré lundi qu’il ne voulait pas juger les prêtres pour leur orientation sexuelle. «Si quelqu’un est homosexuel et qu’il est en quête duSeigneur, qu’il a une bonne volonté, qui suis-je pour juger? », A déclaré François, selon les médias.

Son intervention a eu lieu lors d’une conférence de presse d’environ 80 minutes qui s’est déroulée dans son avion de retour des JMJ de Rio, au milieu des journalistes.Là, il a parlé ouvertement de tout, des difficultés de la banque du Vatican ou encore de sa volonté d’un accroissement du rôle des femmes au sein l’Église catholique.

Son prédécesseur, Benoît XVI, qui a pris sa retraite en Février, est l’auteur d’un document du Vatican qui affirme que les hommes avec des « tendances homosexuelles profondément enracinées » ne doivent pas devenir prêtres. D’autre part, au cours de ses voyages pontificaux, Benoît n’a répondu seulement qu’à une poignée de questions présélectionnées des journalistes.

  • Vietnam: « Panne du métro de Rio avant l’ouverture des JMJ », Le courrier du Vietnam

Le métro de Rio est tombé en panne le 23 juillet peu avant l’ouverture des 28esJournées mondiales de la jeunesse (JMJ) catholique, provoquant le chaos en ville au lendemain de l’arrivée du pape François déjà marquée par un couac sécuritaire sans conséquence.

Quelque 560.000 jeunes, selon le porte-parole du Vatican, Federico Lombardi, venus du monde entier pour se joindre au « Woodstock catholique », se sont massées sur la fameuse plage de Copacabana, pour assister à la messe d’ouverture des JMJ, sous une bruine froide. La police a quant à elle estimé leur nombre à quelque 400.000.

Le pape François se reposait le 23 juillet sur les hauteurs de la ville au milieu de la forêt tropicale. Mais il a envoyé un message qui a été lu par un jeune où il exhortait les pèlerins du monde entier à se laisser « attirer par Jésus Christ » et à « devenir missionnaires ».

Kronik Kultur #5

Au programme de cette cinquième Kronik Kultur: le dernier film du réalisateur de « Drive », un fameux essai de Pierre Bourdieu.

Cinéma: « Only God Forgives », Nicolas Winding Refn (Danemark)

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Après le succès critique et populaire de « Drive », le dernier long-métrage de Nicolas Winding Refn ne pouvait être qu’attendu. Tourné à Bangkok en Thaïlande, « Only God Forgives » explore, au côté du désormais inséparable Ryan Gosling, l’un des thèmes de prédilection du réalisateur: la représentation de la violence au cinéma. Ce qui peut plaire, ou déplaire.

Le speech: Julian, jeune homme blond et mutique, est un américain exilé à Bangkok en Thaïlande où il tient un club de box thaï. À la mort de son frère Billy, assassiné dans d’obscures circonstances, sa mère Crystal arrive des États-Unis pour rapatrier le corps. Cette dernière pousse Julian à venger son frère, le pressant de retrouver un affreux officier de policier soupçonné du meurtre. La persévérance de la mère conjuguée aux mauvaises fréquentations du fils conduisent Julian à partir en quête de ce policier-assassin.

À n’en pas douter, « Only God Forgives » est un film esthétique: chaque plan est léché, les couleurs chaudes de Bangkok contribuent à l’ambiance pesante de ce thriller, où quasiment toute l’action se déroule de nuit. Certains critiques ont dénoncé à sa sortie une grandiloquence des décors et de la mise en scène qui cacherait une pauvreté du scénario. Il n’en est rien, Nicolas Winding Refn nous propose ici un film aux interprétations nombreuses.

Crystal, la mère, magistralement (cruellement?) interprétée par Kristin Scott Thomas, détient chacune des cordes de son fils, tel une marionnette. Entre elle et lui, il existe un rapport constant de domination, où les relations fleurent bon l’inceste, comme si l’Oedipe n’avait jamais été dépassé. Julian a bien sûr une relation compliquée avec sa mère, mais il ne supporte pas que l’on lui fasse le moindre mal.

Autre spécificité du film: un aller-retour constant entre rêve et réalité. Il n’est pas rare entre deux scènes de se retrouver dans l’inconscient de Julian, représenté par de grandes pièces rouges où évoluent sa mère, l’assassin de son frère, des prostituées, en toute cohérence. On peut comprendre cette présence abondante du rêve comme une alternative au mutisme dans lequel se terre le héros, venant faire échos au personnage de « Drive ».

« Only God Forgives » impressionne tout à la fois par sa maîtrise esthétique et une démonstration réussie du désir de vengeance qui anime la mère. Amateurs d’un cinéma à la violence stylisée, vous serez servis.

Littérature: « La domination masculine », Pierre Bourdieu, Seuil (France)

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En 1998, Pierre Bourdieu écrit « La domination masculine », essai dans la droite ligne de ses travaux sur la reproduction sociale. Plutôt qu’une longue analyse de l’ouvrage, ces quelques mots de l’auteur se suffisent sans-doute à eux-même: « la domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne l’apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question. La description ethnographique de la société kabyle, véritable conservatoire de l’inconscient  méditérranéen, fournit un instrument extrêmement puissant pour dissoudre les évidences et explorer les structures symboliques de cet inconscient androcentrique qui survit chez les hommes et les femmes d’aujourd’hui. Mais la découverte des permanences oblige à renverser la manière habituelle de poser le problème: comment s’opère le travail historique de déshistoricisation? Quels sont les mécanismes et les institutions, Famille, Église, École ou État, qui accomplissent le travail de reproduction? Est-il possible de les neutraliser pour libérer les forces de changement qu’il parviennent à entraver? »

Rêverie #2: Nom-Sens

Chagall

Il était assis au bord du gouffre, la tête trônant sur un piédestal.Lugubre. Je le voyais ainsi, d’une fenêtre donnant sur la cour de l’immeuble. Assis il était mais l’esprit voguait ailleurs. Il avait une idée qu’il n’avait jamais tenté de mener à son terme. Une idée comme tout autre, en somme une idée unique. Là, la brise se jetait sur son large sourire, comme une vague se jetterait sur le ciment d’une plage d’Auvergne. Quand j’y repense, il ne devait pas être bien vieux, quelques années de débauche sinon quelques mois. Las. Je le revois, tout frétillant et blême sur l’un des trois ports de Brest-Litovsk.

La pluie, mais quelle pluie? Une pluie d’air sans doute, un vent de pluie sans nom. Le clocher se dresse maintenant devant nous, il dépasse tout juste d’une colline verdoyante remplie de nuages. Tumulte. Une femme s’avance maintenant, elle fixe l’Homme assis au bord du gouffre, le scrute d’une informe aisance et déclame:

La paume des eaux troubles

Rougeatre lumière d’un précaire instant

Oh toi qui tant d’années ne put retrouver ta patrie

Daigne m’accorder en ce grégaire instant

Rage.

La phrase résonne dans les limbes du crépuscule de l’Homme.Introspection. Résidant d’un jour où il ne sera plus chez lui comme il l’aurait pensé être, des mots se placeront sur l’autel d’un nouveau gendre. Retenu par l’écume d’une nouvelle décharge, son atmosphère s’emplie d’une infranchissable sémantique. La Femme se languit de son aspect, de ses formes fréquentes, inconséquence d’un corps sans consistance. Instabilité. Il lui décrit son ressenti, terrible s’il en est, morceau par morceau, un abcès sans issue, dénudé. Le soleil infirme. Affirme, je luis sur le sol, une animosité se transmet comme pour signifier son indescriptible chaleur. Ta place n’est pas ici, retourne d’où tu viens, le châtiment n’en sera que moins douloureux. Marasme. Dans cette intensité démiurgique, il ne se retrouve pas: sa mesure bat la cadence d’un jour inachevé. Elle, infréquentable, fixe le vide, le visage éradiquant l’obscure clarté de l’image désincarnée lui faisant face:

Dis, quelle place donnes-tu au vide dans le plein?

Celle de l’absurdité qui nous tient à ce fil sans noeud?

Celle du désespoir sur l’échelle de notre macabre existence?

Regardes d’abord au loin cette lueur qui te guide

Elle ne te sera pas de trop dans le dédale de

Dans le dédain de ton labyrinthe psychique

Dernières nouvelles de Syrie

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Entre des propos xénophobes envers les gens du voyage, un déraillement de train et un accouchement royal, elle est la grande oubliée de cette été: la Syrie, cette terre déchirée par une terrible guerre civile depuis maintenant plus de deux ans. En plein mois de Ramadan, les combats entre rebelles et forces pro-Assad continuent. Retour sur les derniers évènements du « pays des alaouites ».

« Depuis le début du conflit, plus de 100 000 personnes ont été tuées et des millions ont été déplacées ou ont dû se réfugier dans les pays frontaliers » a affirmé cette semaine Ban Ki Moon, secrétaire général de l’ONU, lors d’une conférence de presse à New-York. Le chiffre fait froid dans le dos alors qu’aucune solution politique ne semble envisagée et que Bachar el-Assad persiste à vouloir garder les rênes du pouvoirs. Lors d’un entretien avec John Kerry, secrétaire d’État américain, Ban Ki Moon a par ailleurs réaffirmée son opposition à toute mise en place d’une force militaire onusienne en Syrie.

L’avenir de l’opposition syrienne

Une critique récurrente de la couverture médiatique du conflit syrien par les médias occidentaux est leur reprise systématique des chiffres et données proposées par l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme (OSDH) et son fondateur Rami Abdel Rahmane. Pourtant, il demeure l’une des seules sources indépendantes d’information en Syrie. Alors, dans ce contexte, quel avenir pour l’opposition syrienne, accusée tour à tour d’être un nid d’islamiste ou pro-occidentale?

Début août, la Coalition Nationale Syrienne, organe représentatif de l’opposition syrienne doit se réunir à Istanbul. Son but: mettre en place un gouvernement provisoire qui puisse peser dans les négociations internationales, afin d' »ôter la légitimité de Bachar el-Assad » pour reprendre les termes de Suheir Atassi, vice-présidente de la Coalition. Auparavant, Ahmed Jarba, président de la Coalition s’est rendu cette semaine à Paris  pour rencontrer François Hollande, l’occasion d’inciter la France à livrer des armes aux rebelles syriens.

Livraison d’arme, Russie et ingérence

Les armes, point de dissension dans les négociations autour de la Syrie. En effet, depuis le début du conflit, la solution de la livraison de la livraison d’armes n’a jamais pu être mise en place du fait du veto de la Russie, membre permanente du Conseil de Sécurité des Nations-Unies. Dans le même temps, les parlementaires américains serait en train d’aller dans le sens de la proposition de Barack Obama visant à fournir une aide militaire aux rebelles syriens, après la confirmation de l’utilisation par les forces pro-régime de gaz chimiques.

Malgré un intense lobbying de la France et de la Grande-Bretagne pour le vote d’une résolution prévoyant la livraison d’armes aux rebelles syriens à l’ONU au printemps dernier, les chances de voir une telle décision se concrétiser s’amenuisent. Après l’épisode libyen qui avait vu Nicolas Sarkozy obtenir la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne, la France poursuit sa stratégie d’ingérence militaire. Face à cela, il semble bon de citer Rony Brauman, membre-fondateur de Médecins Sans Frontières, qui commentait ainsi la position française en mars dernier: « On a le choix qu’entre le pire et le moins pire. La question est : quel est le moins pire? (…) Donc, est-ce que l’on livre des armes pour plus de violence ou, au contraire, pour parvenir à contenir la violence? ».

La question des armes chimiques

Barack Obama a toujours employé l’expression de « fil rouge » pour définir l’emploi d’armes chimiques en Syrie. Mais, pourtant, malgré l’existence de preuves de l’utilisation de gaz sarin depuis le mois de décembre, Washington ne s’est pas empressé de le reconnaître ni d’envisager des sanctions à l’égard du régime syrien, alors que des soupçons pèsent aussi sur les rebelles.

Mercredi dernier, des experts mandatés par l’ONU sont arrivées à Damas afin d’obtenir des responsables politiques syriens l’accès à tout le territoire pour trancher si oui ou non il y a bien eu usage de gaz chimiques dans le conflit. «En réponse à une invitation du gouvernement syrien, Mme Kane et M. Sellstrom sont arrivés en Syrie pour une visite officielle de deux jours au cours de laquelle ils rencontreront des hauts responsables syriens» a affirmé à l’AFP Khaled al-Masri, conseiller de l’ONU en Syrie. Néanmoins, leur mission risque d’être hardue: le régime souhaite que les experts ne se penchent que sur un incident mettant en cause les rebelles près d’Alep dans le Nord du pays. La situation de la Syrie reste donc actuellement au point  mort : la diplomatie se consume, les morts se succèdent.

Les mooks, avenir du journalisme?

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« Mooks »,contraction de « magazine » et « de books ». Avouons que le mot est laid. Il définit pourtant un courant récent de la presse écrite qui révolutionne à la fois la création et la distribution, à mi-chemin entre le journalisme et la littérature. Retour sur un phénomène.

À l’entrée d’une librairie, vous avez sans-doute déjà dû le croiser: le mooks est souvent mis en évidence sur les présentoirs, bénéficiant parfois d’un rayon entier à lui seul chez certains libraire. À L’opposé de la tendance actuelle des médias d’information, le mooks se construit sur une temporalité longue: publication mensuelle, bimensuelle voir trimestrielle; articles-fleuves que n’autorisent pas les magazines traditionnels mais que l’on retrouve dans certaines revues de la presse anglo-saxonne telles « The New-Yorker » ou « Granta ». Autre spécificité du mooks: une distribution au sein des librairies, faisant toute l’ambiguïté du modèle. D’un côté, certains directeurs de publication optent pour une distribution exclusives chez les libraires, niant une volonté délibérée d’élitisme lorsqu’on les interroge sur la question. De l’autre, on choisi une diffusion à la fois en kiosque et chez les libraires  afin d’élargir  le public visé.

XXI, le pionnier 

Si ses concurrents traînent du pied pour le reconnaître, XXI est bien le précurseur, le pionnier des mooks. Lancée en janvier 2008 par Patrick de Saint-Exupéry et Laurent Beccaria, respectivement journaliste et éditeur, ce qui dit beaucoup sur l’esprit du titre, XXI propose tout les trois mois de traiter de l’information au long-court, au travers de contributions de journalistes, dessinateurs, écrivains, photo-reporters. Avec sa maquette soignée et colorée, ce premier mook connaît rapidement un certain engouement: aujourd’hui, les ventes pour chaque numéro plafonnent autour de 45000 exemplaires.

De la difficulté de s’encrer dans la durée 

Avec son succès et son aura médiatique, XXI ne tarde pas à faire des envieux. Dans la foulée, sont lancés un certains nombres de titres au thématiques variées: sport, faits divers, littérature, cuisine ou encore futurisme. Mais, un modèle alternatif et novateur a aussi ses revers: une plus grande difficulté à trouver un public et, surtout, la nécessité de se créer une communauté de lecteurs fidèles de par une publication distancée dans le temps. Ainsi, bon nombre de titres lancés après l’essai réussi de Patrick de Saint-Exupéry n’ont pas survécu à leur premier numéro. D’autre part, sans-doute apeurés  par la situation de la presse-écrite française, beaucoup de mooks n’arrivent pas à se défaire d’un certain conformisme, quand certains vont jusqu’à copier le modèle que représente XXI (la revue « Long Cours » lancée par le groupe l’Express-Roularta en est un bon exemple).

Force de la ligne éditoriale, innovation du concept

La recette des mooks qui parviennent à s’inscrire dans la durée est souvent similaire: adopter une ligne éditoriale singulière et se démarquer par une maquette innovante. Deux cas d’école peuvent être cités à titre d’exemple: « France Culture Papier » et « Schnock ». Le premier profite du prestige de la radio dont il est issu en proposant ce qui fait la marque de fabrique de la chaîne, à savoir une exploration de toutes les cultures et une grande place laissée aux universitaires. Le second surfe avec second degré et subtilité sur une tendance passéiste, rétro, la dernière une se consacrant par exemple au rôle de Miou Miou dans « Les valseuses ».

Les mooks, avenir du journalisme? Le titre, volontairement provocateur, s’il est à nuancer, signifie toutefois l’émergence d’un modèle économique de la presse écrite qui, s’il se cherche encore et reste bien souvent précaire, démontre toute la vivacité et l’espoir que l’on peut porter sur le journalisme de demain.