Kronik Kultur #10

Au programme de cette dixième Kronik Kultur: un des rôles les plus marquants de Mad Mikkelsen, une bande-dessinée qui croque subtilement la Corée du Nord.

  • Cinéma: « La chasse », Thomas Vinterberg, 2013 (Danemark)

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Son visage est placardé un peu partout depuis le début de l’été: en effet, Mad Mikkelsen est à l’affiche du dernier Arnaud des Pallières, « Michael Kohlhass », présenté en compétition à Cannes en mai dernier. Pourtant, ce n’est pas de cette oeuvre cinématographique aux relans médiévaux dont je souhaite ici vous parler mais de « La chasse », film stupéfiant de Thomas Vinterberg, qui valur le prix d’interprétation masculine, toujours à Cannes, au même Mikkelsen, un an plus tôt. « La chasse » nous entraîne dans une course au cerf dont on ne ressort pas complètement indemne.

Le pitch:  Lucas (Mad Mikkelsen) est éducateur dans un jardin d’enfant, après avoir perdu son poste de professeur dans une école primaire. Un jour, sans bien comprendre pourquoi, il se voit accusé de pédophilie par une fillette. Petit à petit, la rumeur se répand: tout le village est au courant et Lucas entre dans un engrenage dont il lui sera difficile de sortir. D’autant plus que les accusations émanent de la fille de son meilleur ami.

« La chasse » (« Jagten » en danois) dessine les contours d’une histoire à priori banale, une jeune fille accusant son enseignant d’attouchements sexuels. Dès le départ, le spectateur est au courant de ce qui se trame: un mensonge comme forme de vengeance pour une enfant vexée de ne pouvoir être l’amoureuse d’un adulte. Mais un mensonge en permanence ravivé par la rumeur, le commérage, et une certaine malveillance des autres adultes. Le caractère réduit de la ville où se déroule l’action favorise une descente aux enfers quasi-immédiate.

Dans son film, Thomas Vinterberg pose deux questions fondamentales. La première est de savoir s’il faut croire à tout pris un enfant qui se dit victime d’abus sexuels. La seconde est celle de la réaction de la « communauté adulte » face aux faits rapportés, donc au traitement de l’accusé. « La chasse » démontre toute la prudence, la distance qu’il est nécessaire d’adopter, au risque de condamner un innocent. Surtout lorsque l’enfant change constamment de version des faits comme c’est ici le cas.

Mais ce film danois ne serait sans doute rien sans l’interprétation magistrale de Mad Mikkelsen. Aperçu successivement chez Nicolas Winding Refn ou Jan Kounen, l’acteur démontre ici toute la profondeur de son jeu: un mélange d’étrangeté et de grande humanité. Aussi à l’aise dans une scène de déchainement de violence que dans un moment de douceur retrouvé. À voir, à revoir, à méditer: « la chasse », un film qui voit plus loin que la gâchette d’un fusil.

  • Bande dessinée: Guy Delisle, « Pyongyang », L’association, 2003 (France)

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Au départ, votre chroniqueur pensait s’appesantir sur la dernière oeuvre en date de Guy Delisle, dessinateur québécois, à savoir « Chroniques de Jérusalem », mais il s’est souvenu de sa première rencontre de lecteur avec l’oeuvre du dit Delisle, j’ai nommé « Pyongyang ».

Pyongyang, vous savez, capitale de la Corée du Nord, pays sous dictature communiste depuis les années 1950, avec à sa tête le fameux Kim Jung Un, que l’on croirait resté bloqué à la puberté. Guy Delisle s’y est rendu en 2003, embauché par une société occidentale pour travailler sur la série d’animation « Papyrus ». L’ouvrage, suivant la tradition de l’auteur, consiste en une succession d’anecdotes et de scènes croquées durant son séjour, démontrant toute la fermeture, virant à l’obsession, du pays.

Dès le début de son séjour, Guy Delisle est prié de se recueillir face à l’immense statut de Kim Il Sung, situé sur les hauteurs de Pyongyang. Arrivé à l’hôtel, il prend place au sein d’un univers aseptisé où quasi-aucun échange n’est possible avec la population locale, l’obligeant à ne compter que sur le développement de relations avec des expatriés (diplomates, entrepreneurs ou encore graphistes). Moment troublant de l’ouvrage: Delisle demande à son guide pourquoi l’on ne croise aucun handicapés dans les rues de la capitale coréenne, ce dernier lui répond que le pays n’en a pas puisque faisant partie d’une race pure.

Les traits simples mais précis du dessinateur québécois s’allient parfaitement avec la froideur coréenne. Tout comme son excursion en Terre-Sainte, ce voyage en terre asiatique croque toutes les absurdités auquel l’on doit faire face dans un pays où les libertés individuelles ne sont pas vraiment une priorité. Une oeuvre rafraichissante et pleine d’humour donc.

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Un oeil sur #2: Romain Le Berrigot, journaliste en herbe

Romain

 

Désimposture va bientôt fêter son premier anniversaire. Comment a eu lieu sa création?

Je sortais d’une expérience dans le journalisme et je voulais me lancer dans la création d’un site internet. Je n’en avais plus depuis plusieurs mois : ça me manquait. Au départ, je voulais une ligne éditoriale générale. Mais elle s’est rapidement tournée vers la musique : c’est là que je me sentais le mieux, que je me sentais le plus épanoui. Et quand on fait des articles sur le domaine artistique, on est beaucoup plus libre dans l’écriture, on peut se lâcher. On sait qu’en face, on a des personnes réceptives au style non-conformiste, même si je ne me sens pas du tout marginal dans ma manière de traiter les mots. Avec ce projet, je veux simplement me faire plaisir, être libre pour développer mes idées, rencontrer des gens intéressants et continuer à me construire. A 21 ans, on a plein de choses à découvrir. La musique est une découverte éternelle.

« Désimposture », pourquoi ce nom?

On me demande souvent : à vrai dire, aucune définition réelle. Je cherchais le nom avec un ami. On était parti sur Désinvolture, avec une esthétique visuelle définit. Mais la définition me gênait : « attitude trop décontractée, impertinence ». Je trouvais que ça discréditait d’entrée de jeu mon engagement dans ce projet. Du coup, je me suis rabattu, et non par défaut, sur Désimposture. La sonorité me plaisait bien. Et le principal : le mot n’existe pas, le référencement sur les moteurs de recherche était plus simple.

La musique, c’est une passion qui t’es venue tôt?

J’ai commencé à m’intéresser de loin à la musique à partir de mes 12 ans. Ce n’était pas approfondi: j’écoutais des artistes connus comme Police, Dépêche Mode ou Bob Marley. Et il ne fallait pas compter sur ma professeur de musique de l’époque pour m’aider à développer mon identité musicale : c’était une catastrophe. On avait le droit à Céline Dion, des merdes dans le genre, et on soufflait dans un flûte en plastique qui sonnait comme une porte qui grince. Parfois, je me dis que la musique au collège est peut-être le meilleur ennemi de la musique. Puis, pour revenir à mon parcours, j’ai commencé progressivement à creuser, vers 15 ans avec Bloc Party, Interpol, Kasabian ou Franz Ferdinand. C’est vraiment à l’entrée à l’université que j’ai commencé à m’intéresser de très près à la scène musicale indépendante, à de jeunes groupes, que je me suis rendu à des festivals comme les Transmusicales, les Indisciplinés, Astropolis. C’est à cette période que le spectre de Ian Curtis est entré en moi, que les textes d’Alain Bashung m’ont explosé à la tronche et que j’ai sauté comme un fou devant Sébastian, Yuksek et Is Tropical. Depuis, la machine ne s’arrête plus .

Le journalisme, c’est une vocation pour toi?

Le terme vocation est trop fort. C’est une option professionnelle que je développe par des stages et des emplois saisonniers. Si l’occasion se présente, je serais heureux d’exercer ce métier, surtout si c’est dans le domaine culturel ou sportif. Mais je suis conscient des difficultés rencontrées par le secteur ces dernières années et le brouillard qui s’installe sur l’avenir de la presse écrite ne me rassure pas forcément. Journaliste, c’est sûrement l’un des plus beaux métiers du monde : tu rencontres des personnes d’origines sociaux-culturelles différentes. Tu côtoies les différentes couches de la société, tu as un aperçu très large de la réalité. Pourtant, je ne veux pas faire journaliste à tout prix. C’est pour cette raison que j’ai décidé de ne pas me spécialiser là-dedans et de garder des portes ouvertes du côté de la communication, un autre secteur qui me plaît énormément et dans lequel je me vois bien travailler également. Je vais en faire hurler plus d’un, mais je trouve que le journalisme et la communication se complètent en terme de compétences. Alors je laisse le temps choisir pour moi. Je ne me ferme aucune porte : le destin s’occupera du reste. Je ne sais pas exactement ce que je veux faire, mais je sais parfaitement ce que je ne veux pas faire. Travailler dans un journal qui ne me correspond pas en fait partie.

Quel est l’esprit, la ligne éditoriale de Désimposture?

L’objectif principal est très clair : donner la parole à de jeunes artistes peu ou pas connus du public, qu’importe le style musical, tant que leur univers musical me touche. Je veux leur donner un support d’expression et permettre aux internautes de découvrir des perles qu’ils n’auraient pas pu trouver dans la jungle internet. Certains artistes signent leur première publication sur Désimposture : c’est très gratifiant pour moi. Je me sens utile dans ces cas-là, bien plus que si je publiais l’interview d’un artiste confirmé. J’ai l’impression de leur avoir rendu service.

Que dirais-tu à des aspirants journalistes qui souhaiteraient se lancer dans l’aventure du webzine?

Si je parle de ma maigre expérience, je trouve que se lancer dans l’aventure d’un webzine est une très bonne chose. C’est beaucoup plus bénéfique que de rester assis sur une chaise, devant un tableau, en écoutant un professeur faire un schéma chiant sur les 5W de Lasswell et nous expliquer qu’il faut suivre ce plan à la lettre pour devenir un bon journaliste. Le journalisme sujet-verbe-complément, à titre personnel, pour parler crûment : ça me gonfle. Alors que là, en créant son propre projet, peu importe le fil conducteur – que ce soit la musique, la cuisine, sa passion pour les betteraves – on a une liberté totale et on peut affiner son style d’écriture sans s’inscrire dans le béton fade du journalisme aseptisé. On fait parler notre personnalité. On décide des sujets, de sa ligne éditoriale. On se pose les questions de tout rédacteur en chef, dans une moindre mesure évidemment. Mais on développe de nombreuses qualités et, même si ce n’est pas mon leitmotiv, le curriculum vitae en sort grandi et l’on rencontre des personnes géniales. Il faut simplement le faire sérieusement, y passer du temps et faire quelques concessions. Mais le jeu en vaut la chandelle.

Tes coups de coeur musicaux du moment?

Je rentre de fausses vacances sur Désimposture. J’ai fait une pause de quelques semaines sur le site et, pour être franc, je me suis éloigné de la musique. Ça fait du bien de changer d’air de temps en temps. Donc je n’ai pas découvert grand chose en août. Et mes coups de cœur de la rentrée vont finir sur Désimposture, je ne vais pas griller mes cartouches (rire). Mais vu que tu en attends un, je vais t’en donner deux. Swordplay and Pierre the Motionless, une sorte de hip-hop pas vraiment hip-hop auquel j’ai vraiment adhéré. Ainsi qu’EF, un groupe suédois qui vient de sortir Cérémonies, un album splendide qui dépote. Autrement, dans ma voiture, David Boring des Naive New Beaters enflamme mes virées routières, aux côtés de Fauve, The Silent Ones et Pastoral Division.

Tu arrives sur Lille, il y a une scène rock là-bas?

Je viens juste de poser à Lille mes cartons pour mes études. Ça change de la Bretagne. Par contre, sur la scène locale, je ne la connais pas trop. Je n’ai jamais eu affaire à des groupes de la région. Mais par rapport à ce que j’ai vu avant de partir, ça à l’air de bien bouger. Pas mal de concerts, de bars sympas, de groupes. Il ne me reste plus qu’à admirer le spectacle et, pourquoi pas, d’y contribuer. Et la Belgique de Brns, Girl in HawaÏ et Balthazar n’est pas loin, tout comme Paris et Londres.

Ton totem/objet fétiche?

Comme une bonne partie de la société contemporaine : mon ordinateur. Impossible de s’en passer. L’écriture, la musique, le lien social : tout passe par là. Ça peut paraître effrayant par moments, mais ma génération s’est habituée, je pense. L’outil permet tellement de choses incroyables.

Le mot de la fin?

Désimposture souffle sa première bougie. Le projet a encore une tétine dans la bouche mais a déjà de belles dents. Alors pour l’occasion, je mets en place une compilation anniversaire téléchargeable prochainement sur le site de manière totalement gratuite. Vingt-cinq artistes ont accepté de figurer dans la compilation : j’en profite pour les remercier. Ils méritent d’être connus, j’espère leur apporter un petit coup de pouce même si je sais que ça ne changera probablement pas la tournure de leur carrière artistique. Et, à part ça, plein d’autres surprises sont prévues, comme toujours. Il ne fait pas trop promotionnel mon mot de la fin ? (rire). On n’est jamais mieux servi que par soi-même disait ma grand-mère. J’en profite.

Son webzine:  Désimposture

La rentrée, un concept français?

Rentrée

Au passage du mois de juillet au mois d’août, il est d’usage de parler du « chassé-croisé » des « aoûtiens » et des « juilletistes ». Drôle de langage. Quand vient la fin de ce repos estival, sonne alors le temps de la « rentrée ». Mais, dans quoi rentre-t-on? Analyse d’une spécificité franco-française, à ranger aux côtés de la baguette, du béret et du coq.

Plus marronnier, tu meurs. La « rentrée » est en effet à la Une de bon nombre de journaux, émissions ou magazines. L’association la plus courante est liée à notre plus tendre enfance: la « rentrée », ce moment redouté où le cartable va devoir sortir de la poussière d’une chambre bien peu rangée après des jours et jours de vacances, ou d’ennui. Plus tard, la rentrée, c’est aussi le temps de retrouver un patron et des collègues qu’on préfèrerait resté dans le spa de leur hôtel aux Maldives. La rentrée, c’est aussi celle du prof, ayant la spécificité de se faire en avance. Pourquoi rentrer? Pour sortir?

1936, le Front Populaire

Une explication peut-être. La naissance des congés payés avec le mouvement dit du « Front Populaire » au beau milieu des années 1930. Là, on prend une décision qui put à l’époque paraître cocasse: payer des travailleurs sur le temps où ils ne font rien. Aujourd’hui, si les congés payés ne concernent que la catégorie des « salariés », l’idée de « vacances » est, elle, largement répandue.  D’ailleurs, à propos de la définition de ces dernières, le Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales du CNRS (il faut toujours un nom pompeux pour être crédible) nous dit ceci: « État de ce qui est vide, inoccupé; État d’un emploi, d’un poste, d’une charge momentanément dépourvu(e) de titulaire ». Quel rapport avec la choucroute me direz-vous? Et bien, sans doute, sans doute que l’on rentre de vacances.

Après l’ennui

La rentrée serait donc ce moment de « re », où l’on reprend le cour de quelque chose qui avait pu être interrompu. L’occupation succède enfin à l’inoccupation. Dans un temps où l’ennui n’est sans doute pas une valeur des plus respectée, la rentrée sonne comme un retour aux choses sérieuses. À la politique? La polémique qui a agité le petit monde gouvernemental cet été en témoigne aisément. La raison: savoir s’il est de bonne augure de prendre congé du temps politique en pleine période de crise. On a pu croire à la loterie: une semaine? deux semaines? Entre la poursuite d’une véritable éthique politique et un simple plan comm’, le choix est difficile à établir.

Mercato

Dans la sphère médiatique, le mot peut paraître incongru. Pourquoi parler de rentrée alors qu’une majorité de radios, télés bénéficient d’une grille d’été spécifique? L’impact est sans doute ailleurs. Le remue-ménage autour de l’arrivée d’Antoine de Caunes au « Grand Journal » de la chaîne en est l’exemple le plus significatif: le monde médiatique vit au rythme du mercato, ce moment où animateurs en vogue et nouveaux venus se négocient tels des joueurs de ligue 1. Pronostics et paris en tout genre rendent ces moments comparables à l’ambiance d’un bar PMU bondé. La « rentrée médiatique » joue donc la rupture dans la continuité (nul slogan à chercher ici).

Retour à la besogne

La rentrée, on a pas envie d’y être, tellement qu’on y est déjà. Proposons quelques choses de novateur: supprimer les vacances, comme ça, point d’impression négative en septembre. Trop radical. Ou, alors, l’exact opposé: prendre un congé sans fin. Trop utopique. Bon, alors merde. Bonne rentrée!

Vendeurs de roses, le calvaire des bangladais

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Assis au beau milieu d’un restaurant branché du Marais, à Paris, ils vous interrompent au beau milieu d’un échange de regard avec votre chère et tendre. Eux, ce sont les vendeurs de roses, que l’on croit souvent indiens ou pakistanais mais qui sont en majorité bangladais,  eux qui tentent à tout prix de vous vendre cette fleur un peu flétrie. Eux qui exercent un métier peu valorisé par leur propre communauté. Focus.

Alors que le travail fut un temps la spécialité d’immigrés venus du Maghreb, la vente de fleurs à la sauvette est aujourd’hui une spécialité de la population bangladaise fraichement débarquée en France. Mais, au dire de certains restaurateurs, la rose n’a aujourd’hui plus bonne presse auprès des clients. « C’est même complètement ringard. Les demoiselles préfèrent qu’on leur offre des bières » confiait en janvier un commercant de la rue des Abbesses à Streetpress. Mais alors, qu’est-ce qui pousse ces vendeurs à la sauvette à continuer à vendre ces présents qu’il fut de bonne augure d’offrir aux dames? Tout dépend des quartiers disent beaucoup.

Rive droite, rive gauche

Suivant que le quartier est plus ou moins bourgeois, plus ou moins touristique, la clientèle peut se laisser ou non séduire par les roses que l’on lui propose. « Là-bas, les hommes ont l’habitude d’offrir des fleurs et les femmes d’en recevoir. Ils n’achètent pas si ce n’est pas de qualité » parlait ainsi  Sikdia, jeune vendeur,au Monde, pour qualifier l’atmosphère de la rive gauche. Mais plus que les parisiens eux-même, c’est aux « no, thanks » des touristes en vadrouille que les vendeurs à la sauvette ont à faire. La preuve en est: la vente de roses rapporte peu. Entre 6 et 10 euros sur une soirée, si l’on en croit les chiffres rapportés par StreetPress.

Tensions avec les fleuristes

Vendre des roses au noir, c’est aussi entrer en concurrence avec les commerçants « officiels ». Surtout lorsque l’on se fournit au même endroit: une majorité de vendeurs bangladais  se fournissent en gros au marché de Rungis, là-même ou les fleuriste viennent s’approvisionner. “Nous les voyons depuis une dizaine d’années, ils ont pris le relais d’autres communautés, algériennes ou tunisiennes” raconte un producteur à Rue 89. Ainsi, régulièrement, des syndicats de fleuristes déposent plainte contre ces vendeurs à la sauvette qui visent le même public qu’eux. Mais, plus encore, c’est contre un marché non-régi par des taxes que ces syndicats s’offusquent.

Une migration contrainte

“Ce qui provoque le départ des Bangladeshis, c’est un trop plein : des actes violents, une absence de protection de la police, l’enclenchement de procédures bidons pour les acculer : une spécialité du Bangladesh. Ils risquent aussi des exécutions extrajudiciaires. » explique à Rue 89 Pascale Taelman, avocate spécialiste du droit d’asile. Arrivés en France, ces migrants n’ont d’autre choix, leur carte de séjour en poche, que de travailler au noir. Pour certains le choix se porte sur la vente de dvd, pour d’autres sur celle de fruits et légume. Les roses ne viennent qu’en dernier recours. Elle correspondent à un point de non-retour, comme l’explique Marie Hélène Senay, bénévole de l’association France Terre d’Asile: “Quand ils sont déboutés, les Bangladeshis passent du côté obscur, ils s’organisent en communauté et commencent à acheter leurs roses à Rungis”.

Un travail peu valorisé

Pour beaucoup, le rêve reste de travailler à la plonge d’un restaurant des grands boulevards ou au ménage d’un hôtel de luxe. Pour la communauté bangladaise installée en France, les roses restent un travail miséreux, prouvant que vous n’avez pas su trouver mieux. Il n’est pas rare de passer des heures à arpenter les boulevards en ne se faisant que quelques euros. Alors pour supporter l’effort, certains s’amusent face aux couples auxquels ils ont à faire. « Je donne des roses rouges aux nouveaux couples ou à ceux très amoureux et des roses blanches aux copains-copines ou à ceux pas trop sûrs d’eux » confie un vendeur au Monde. Mais pour eux, point de sentimentalisme: la rose est d’abord une rangée d’épines.

Un oeil sur #1: Clément Bénech, romancier

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  • Comment t’est venue ta passion pour la littérature?

Tout à fait par hasard, en soulevant une frite. Non, j’ai la chance d’avoir une grand-mère qui m’a appris à lire, et depuis j’aime les histoires.

  • J’ai lu que tu as eu ta « période basket » à l’adolescence. Qu’en est-il aujourd’hui?

Allen Iverson et Tracy McGrady ont pris leur retraite en quelques jours, ça fait quelque chose. Et mon joueur préféré, Richard Jefferson, est sous-employé… Je continue à suivre, donc ! Avec moins d’ardeur qu’avant, toutefois…

  • Être publié chez Flammarion à seulement 22 ans, ça fait quelque chose?

Tout à fait. Par exemple, je ne peux plus sortir de chez moi sans mes lunettes noires.

  • Parles-nous un peu de ton roman, « l’été slovène »…

C’est un roman d’amour, il y a un chat, un lac, des beignets à la fraise, un couple est comparé tantôt à une presqu’île, tantôt à des moustiques, tantôt à des moucherons… En fait, c’est un livre d’entomologie.

  • Entre les études et la littérature, les deux sont conciliables?

Il faut croire, même si là, ça va être plus compliqué. Les études de lettres se caractérisent surtout par le temps qu’on n’y passe pas.

  • Tu intègres une école de journalisme à la rentrée: écrire un article, tu l’abordes comme un roman?

Non, ça nécessite un autre lobe. Du cerveau, pas de l’oreille. Toute mon écriture littéraire étant basée sur un foisonnement dans lequel la logique entre peu, je vais devoir faire un gros effort de concentration…

  • Un Totem/objet fétiche?

Non, je n’ai pas vraiment d’objets dans ma chambre, à part un cactus que je bichonne, qu’on m’a offert pour mon anniversaire. Mais est-ce vraiment un objet ?

  • Tes coups de coeur du moment?

Jake Bugg en musique, j’ai écouté son album tout l’été. Je ne vais quasiment jamais au cinéma. Et les livres à lire cette année, le prix Médicis, Féerie générale d’Emmanuelle Pireyreet l’excellent premier livre de François-Henri Désérable, Tu montreras ma tête au peuple.

  • Le mot de la fin?

Magnanerie, parce que je voulais le mettre dans mon roman, mais finalement non.

Pour aller plus loin: Clément Bénech, « L’été slovène », Flammarion, Paris, 2013

Kronik Kultur #9

Au programme de cette neuvième Kronik Kultur, un nouveau Ozon marqué par la beauté de Marine Vacth, un mook orientale qui décape les règles du genre.

  • Cinéma: « Jeune et Jolie », François Ozon, 2013 (France)

Vatch

Au vue de ce que nous annoncent la bande-annonce et l’affiche, on pourrait croire le nouveau film de François Ozon teinté d’érotisme et d’affranchissement des règles de bienséance qu’avait pu laisser entrevoir « L’Inconnu du lac » de Guiraudie: il n’en est rien. « Jeune et jolie », non ce n’est pas le nom d’une nouvelle série à l’eau de rose, nous sert la ritournelle habituelle d’un certain cinéma français: l’ennui bourgeois.

Le pitch: Isabelle a 17 ans. L’été, elle rencontre un charmant allemand sur une plage qui lui fait goûter sa première fois. Rentrée à Paris, après s’être vu proposer une relation tarifée par un inconnu dans la rue, Isabelle décide de s’essayer à la prostitution. Mais les choses ne vont pas se passer comme prévu. Printemps, été, automne, hiver: les saisons sont pour Ozon moyen d’une exploration de la sexualité d’une « jeune et jolie » fille des beaux quartiers.

Il émane du film une impression récurrente: l’ennui. L’ennui de l’héroïne face aux ébats sexuels dans lesquels elle se laisse aller. L’ennui du spectateur qui tente de comprendre cette fille donnant l’impression de n’avoir goût à rien: est-ce l’absence d’un père qu’elle ne voit plus qui la rend ainsi prostrée? est-ce le manque d’une affection que devrait lui porter ses parents? On n’en saura rien. Tout du moins, on comprend que le sexe n’est pas pour Isabelle une voie d’épanouissement, consommé à outrance mais de manière quasi-distante.

Marine Vacth. Elle sauve le film. Elle est une évidence. Vous l’avez sans-doute déjà vu sur vos écrans de télévision: elle est l’égérie de parfums d’Yves Saint-Laurent et de Chloé. Avec son attitude tout droit sorti d’un film de la Nouvelle Vague, une moue boudeuse à faire pâlir Sandrine Bonnaire chez Pialat dans « Sous le soleil de satan », la jeune actrice venue du mannequinat ne peut laisser indifférente. Si le nouveau film de François est à voir, malgré de nombreux défauts formels, c’est bien pour elle: longue vie à Marine Vacth!

  • Mooks: « Rukh » (France)

Rukh

Science Po n’amène pas forcément aux hautes sphères de l’État: la preuve en est avec Hachemi Ghozali, fondateur de « Rukh »,  une revue trimestrielle consacrée au monde arabe dans la pure tradition des mooks (ces magazine/books dont « Un oeil vers l’ailleurs » avait récemment consacré un article). Le jeune science-potiste de 27 ans se lance dans l’aventure éditoriale en juin 2012. Après l’explosion des révolutions arabes, il se dit que peu de médias s’intéressent au monde arabe avec un regard distancé: ainsi naît Rukh.

“Rukh part à la rencontre de ceux qui par leurs actions, leur silence ou leurs quêtes ont favorisé des avancées significatives dans le domaine de la politique, de la culture et de la philanthropie dans le monde arabe” se définit le magazine. Pour Hachemi Ghozali, tout l’intérêt est de plaire à un public large en gardant son exigence de départ: « Rukh est un magazine généraliste où chacun prend ce qui lui convient. Certains s’intéresseront au cuisinier qui présente son tajine moléculaire, d’autres au récit de la construction chaotique d’une autoroute en Algérie. »

Tiré à 15000 exemplaires, disponible à la vente en France, en Algérie, au Maroc, en Belgique et au Canada, « Rukh » a connu des débuts prometteurs. Dans son dernier numéro, le magazine s’intéresse à l’amour et à l’humanisme, venant clore un cycle de réflexion autour des révoltes du monde arabe.  « L’amour homosexuel, qui a alimenté le débat sur le mariage pour tous en France, soulève des questions que les arabes veulent souvent évacuer. Poser dans un dossier d’ouverture la question de l’homosexualité, c’est aboutir à des considérations diverses » indique ainsi le magazine sur son propre site. Aborder le monde sans tabous est un tâche louable: « Rukh » vient combler un manque dans la presse magazine. À découvrir absolument.

Revue de presse #8: la tragédie syrienne vue d’ailleurs

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  • Algérie: « Washington examine les options d’une intervention en Syrie », El Watan

Les Américains seraient-ils tentés d’intervenir militairement en Syrie ? C’est en tout cas un des périlleux scénarios mis sur le tableau de guerre du président Barack Obama. Le président américain, qui a convoqué, hier, une réunion du Conseil de la sécurité nationale à la Maison-Blanche, a examiné d’éventuelles options militaires contre la Syrie, si les accusations d’utilisation d’armes chimiques par le régime de Bachar Al Assad étaient avérées. Après une première réunion jeudi dernier à la Maison-Blanche, le président Obama a de nouveau convoqué «son équipe de sécurité nationale ce matin (samedi) pour discuter des allégations d’attaque aux armes chimiques par le gouvernement syrien en Syrie, plus tôt cette semaine», a indiqué un responsable de la Maison-Blanche cité par le Washington Post.

Barack Obama avait ordonné à ses services de renseignement de «regrouper faits et preuves afin de déterminer ce qui s’est passé en Syrie dans la journée de mercredi» où pas moins de 1300 personnes ont été tuées dans un massacre imputé au régime de Damas. «Une fois que nous aurons vérifié tous les faits, le Président prendra une décision avisée sur la manière d’y répondre», a indiqué le responsable américain, rapporte Washington Post. D’après lui, Barack Obama dispose «d’une palette d’options sur la table. Nous allons agir de façon réfléchie afin de prendre des décisions en accord avec nos intérêts nationaux ainsi qu’avec notre évaluation de ce qui peut faire avancer nos objectifs en Syrie», a-t-il ajouté.

  • Russie: « Syrie/attaques chimiques: Moscou soupçonne une provocation », Ria Novosti

Moscou estime que les informations faisant état de la récente utilisation d’armes chimiques en Syrie pourraient constituer une action préméditée et revêtir un caractère provocateur, a déclaré le porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères Alexandre Loukachevitch. « On voit apparaître de plus en plus de témoignages attestant que cet acte criminel revêt les traits d’une provocation », lit-on dans la déclaration.

« Selon des messages circulant sur Internet, des documents consacrés à cet incident et rejetant la responsabilité sur les troupes gouvernementales ont été mis en ligne quelques heures avant l’attaque présumée », a poursuivi M. Loukachevitch. »Il s’agit donc d’une action projetée à l’avance », a constaté le diplomate.

Il a vivement critiqué les appels à faire pression sur le Conseil de sécurité de l’ONU pour le contraindre à décider d’un recours à la force contre la Syrie. »Nous jugeons inadmissibles les appels émanant de certaines capitales européennes à exercer une pression sur le Conseil de sécurité de l’ONU pour l’amener à adopter dès maintenant la décision d’employer la force armée », a conclu le porte-parole de la diplomatie russe.

  • Chine: « La Chine s’oppose fermement à l’utilisation d’armes chimiques en Syrie », Xinhua

La Chine a déclaré vendredi qu’elle était résolument opposée à l’utilisation d’armes chimiques en Syrie. »La position chinoise est claire. Peu importe quelle partie a recours à des armes chimiques, la Chine s’y oppose résolument », a souligné le porte-parole du ministère des Affaires étrangères Hong Lei, invité à commenter la probable utilisation d’armes chimiques par les forces militaires syriennes près de Damas et la position de la Chine concernant l’ouverture d’une enquête de l’ONU.

Hong Lei a fait savoir que la Chine soutenait la décision du secrétariat de l’ONU de mener une enquête indépendante, objective, impartiale et professionnelle sur les allégations d’utilisation d’armes chimiques conformément aux résolutions relatives des Nations unies.L’équipe de l’ONU chargée d’enquêter sur l’utilisation des armes chimiques est arrivée en Syrie et la Chine espère qu’elle mènera d’étroites consultations avec le gouvernement syrien afin d’assurer le bon déroulement de l’enquête, a indiqué le porte-parole, notant que les parties devaient éviter de tirer des conclusions avant que l’enquête ne soit achevée.

« La situation actuelle montre une nouvelle fois l’importance et l’urgence d’une solution politique à la crise syrienne. La Chine appelle toutes les parties concernées à unir leurs efforts pour organiser la conférence de Genève II sur la Syrie le plus rapidement possible et lancer un processus politique inclusif de transition », a-t-il déclaré.

  • Liban: « Le chiffre insensé: un million d’enfants réfugiés… », L’Orient Le Jour

Le nombre d’enfants contraints à fuir la Syrie a franchi hier le cap du million, soit la moitié du nombre total de réfugiés syriens chassés de leur pays par la guerre civile, déclarent l’Unicef (Fonds des Nations unies pour l’enfance) et le HCR (Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés). En effet, sur les deux millions de réfugiés syriens recensés par le HCR, un million ont moins de 18 ans, dont 740 000 ont moins de 11 ans. Deux millions d’autres jeunes Syriens restés dans le pays n’ont plus de toit et sont souvent attaqués ou recrutés comme combattants en violation des lois humanitaires, soulignent encore les deux agences des Nations unies, accusant la communauté internationale de n’être pas parvenue à protéger toute une génération .

En attendant, un nouveau bateau transportant 140 migrants qui ont déclaré venir de Syrie et d’Égypte est arrivé hier en Sicile, ont indiqué les gardes-côtes et les médias italiens. Dans ce groupe d’immigrés clandestins se trouvaient 29 femmes et 31 mineurs. L’embarcation en bois en mauvais état, d’une quinzaine de mètres de long, a été interceptée par une vedette des garde-côtes au large de Syracuse.

  • Afrique: « Syrie: le grand malaise maghrébin », Jeune Afrique

De l’Orient à l’Occident, le cauchemar syrien, monstrueux avatar d’un rêve de liberté, déchire les consciences et déchaîne les passions. La fragile unanimité des sociétés arabes, révélée par la magie des révolutions de 2011, est en train de voler en éclats sur la dernière d’entre elles. En Afrique du Nord, la question confronte les anciens régimes toujours en place (Soudan, Algérie et Mauritanie) aux gouvernements issus des révolutions (Égypte, Tunisie, Libye), dresse les défenseurs de la laïcité contre les partisans de l’islam politique, divise les gauches et radicalise les engagements, les uns dénonçant un fantasmatique complot impérialiste pendant que d’autres prennent les armes pour aller défendre la foi en danger…

La Ligue arabe, hier club atone pour autocrates vermoulus, s’est soudain muée en terrain de lutte entre anciens et modernes. « Arrêtez de défendre la Syrie, parce que votre tour viendra », lançait, menaçant, le Premier ministre qatari, Hamad Ibn Jassem, au représentant de l’Algérie, qui refuse de reconnaître l’opposition syrienne comme représentante légitime du peuple. Mais comment l’immuable État-FLN pourrait-il soutenir une révolution sans se condamner lui-même ? Pour Alger, le Damas des Assad reste le phare de la résistance arabe au sionisme et à l’impérialisme occidental, et le dernier bastion séculier du Moyen-Orient contre la contagion islamiste.

« Complot ! » a répliqué l’Algérien au parrain qatari du Printemps arabe. Car beaucoup, au Maghreb, ne voient plus dans la crise syrienne une révolution nationale, mais une guerre sale pour les autres, où Turcs, Iraniens, Saoudiens, Américains, Russes se disputeraient à l’arme lourde le contrôle du Moyen-Orient. Victime d’un « axe wahhabo-takfiro-occidentalo-sioniste » pour les gauches panarabes anti-impérialistes, Assad est pour leurs adversaires islamistes le chien de garde de l’alliance chiite qui s’étend de Téhéran aux fiefs libanais du Hezbollah. Du Caire à Nouakchott, les adversaires les plus farouches de l’islam politique ont fini par faire leur le combat d’Assad contre une insurrection aux teintes jihadistes de plus en plus prononcées.

  • États-Unis: « Les prisons syriennes, un mélange explosif de chaos et de contrôle », The New-York Times

Ahmed Hamadeh a passé un an dans une prison de la banlieue de Damas. Un jour, les gardes l’ont enchaîné avec ses codétenus, les faisant défiler à un poste de contrôle militaire périphérique, leur ordonnant de creuser des tranchées pour les soldats.  Pour Ahmed Hamadeh,  le gouvernement aurait «perdu la tête», du fait de l’exercice d’une violence arbitraire.

Il précise que des groupes de cinq prisonniers sont restés enchaînés, même pour dormir  et satisfaire leurs besoins. Les plus épuisés ont été fusillés. M. Hamadeh, qui avait été ramassé à un point de contrôle pour les grandes manifestations antigouvernementales, affirme qu’il a été obligé de ramasser des corps sans vie.

Affaibli par un régime de coquilles d’œufs, d’écorces de melon d’eau et deux maigres morceaux de pain quotidien, il a attendu pendant 12 jours avant qu’un gardien l’avertisse qu’il serait le prochain sur la liste. Le lendemain, en pleine nuit de Ramadan, lorsque les prières sont soupçonnés avoir une force spéciale, M. Hamadeh et ses quatre codétenus utilisent pelles et  roches pour briser leurs chaînes avant de s’enfuir. Quelques jours plus tard, il se retrouvent de nouveau dans des manifestations et considèrent leur évasion comme « un miracle. »