Hiroshima et l’imaginaire japonais

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Un cataclysme, une tragédie, la fin du monde, l’apocalypse. Tant de mots peuvent décrire la première explosion nucléaire de l’histoire que constitue Hiroshima en 1945. Alors que le Japon s’apprête aujourd’hui à fêter le soixante-huitième anniversaire de la catastrophe, quelle place occupe cet évènement chez les habitants du « pays du Soleil levant »? Enquête. 

« Écoute-moi, je sais encore : ça recommencera 200 000 morts, 80 000 blessés en 9 secondes, ces chiffres sont officiels, ça recommencera. Il y aura 10 000 degrés sur la terre, 1000 soleils dira-t-on » déclame Emmanuelle Riva dans la fameuse adaptation cinématographique d’Alain Resnais du roman de Marguerite Duras, « Hiroshima mon amour ». Ces mots sont emprunts d’une idée fortement ancrée chez les japonais: la peur d’un renouvellement de la catastrophe. Les récents évènements de Fukushima n’ont sans doute pas aidé à apaiser les esprits. «Nous offrons du fond du coeur notre consolation et notre réconfort aux âmes des victimes en affirmant que nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour éliminer ce mal absolu que constituent les armes nucléaires et bâtir un monde en paix», a déclaré aujourd’hui le maire d’Hiroshima, Kazumi Matsui, lors d’une cérémonie commémorative.

Hiroshima, un coup du sort

Dans l’imaginaire collectif, Hiroshima arrive comme une mise en garde: en effet, à partir de 1941, avec l’attaque surprise de la base américaine de Pearl Harbor, la gouvernance politique japonaise entre dans une stratégie belliciste, souhaitant profiter de la guerre pour élargir sa domination en Asie. « Hiroshima, pour les Japonais, c’est évidemment une horreur, une injustice qu’on leur a fait subir. Mais c’est aussi le châtiment qui a effacé leurs crimes, c’est une nouvelle naissance. Avant sa défaite, dans l’inconscient collectif, le pays était engagé sur la mauvaise voie, il était agressif, mal conduit. Hiroshima aurait en quelque sorte fait table rase du passé et permis aux Japonais de retrouver leur vraie nature, qui n’est pas une nature guerrière, mais pacifique » affirmait Jean-Marie Bouissou, historien et spécialiste du Japon contemporain, il y a quelques années dans les colonnes du magazine « Télérama ».

Catastrophe et manga

En Occident, actuellement, la culture japonaise nous parvient actuellement par le manga, qui connaît un réel engouement depuis maintenant plusieurs décennies. Pour qui a déjà feuilleté ou lu un de ses ouvrages, il apparaît que la catastrophe est un thème récurrent de ce type de littérature. D’après Jean-Marie Bouissou, l’évolution du manga aurait suivi l’évolution du rapport des japonais à Hiroshima: « Il y eut d’abord une première génération de mangas post-apocalyptiques représentée par Gen d’Hiroshima, de Keiji Nakazawa, où le traumatisme est géré de manière optimiste (…). Une deuxième génération serait celle d’Akira, de Katsuhiro Otomo, et de Nausicaä de la vallée du vent, de Hayao Miyazaki : ici, le sens est perdu. L’apocalypse, c’est la faute de l’humanité ». Une dernière vague d’auteurs de manga, située dans le courant des années 2000, laisse toujours une large place à l’héritage de la seconde guerre mondiale sans pour autant clairement l’identifier: « là, on ne sait plus ce qui se passe, le monde est en cours de destruction, mais on ne sait pas pourquoi, ni qui se bat contre qui » continue encore Jean-Marie Bouissou.

Hiroshima/Fukushima, un parallèle délicat

Alors quand en 2011 arrive une nouvelle catastrophe nucléaire, celle de la centrale de Fukushima, tout est fait pour éviter l’effroi, le recommencement du malheur. Devant les caméras du monde entier, les blessés, les victimes, les survivants se montrent souriants, soudés et organisés, ce qui force les médias à l’admiration. Les japonais auraient-ils tiré une force inconsciente face aux évènements dramatiques? Du moins il est certain que le souvenir d’Hiroshima irrigue le comportement de la population, dans une constante quête d’un évitement de l’irréparable. Jean-Marie Bouissou va même plus loin dans une tribune accordée au journal « Le Monde Diplomatique »: « Hiroshima a été le prélude au « miracle japonais » qui a fait du pays la deuxième puissance économique du monde ». Suivant cette réflexion, la réaction face aux évènements de Fukushima n’aurait été que le marqueur d’une société transformée depuis plus d’un demi-siècle.

Le Japon post-Hiroshima

Telle l’Allemagne confrontée à la mémoire du nazisme et de l’holocauste, la catastrophe nucléaire d’Hiroshima fera toujours partie intégrante d’un mythe fondateur du « pays du Soleil levant ». Mais c’est dans sa capacité à accepter le passé et à la dépasser qu’une Nation peut avancer sereinement. Ainsi, les mouvements anti-nucléaires japonais n’ont sans doute pas  les mêmes fondements qu’ailleurs. Le soixante-huitième anniversaire de la catastrophe célébré aujourd’hui se partage donc entre commémoration et renforcement des fondements de la Nation.

Pour aller plus loin:  Jean-Marie Bouissou, « L’apocalypse japonais expliquée à l’Occident », Le Monde Diplomatique, avril 2011

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