La litanie de l’ingérence humanitaire

MSF

Alors que de nouveaux soupçons d’utilisation de gaz neurotoxiques pèsent sur le régime de Damas, on ne peut s’empêcher d’y penser. L’ingérence humanitaire est de ces moments où un pays bascule dans l’atrocité. Médecins Sans Frontières, la Croix Rouge, Médecins du Monde: enquête sur un concept au coeur de la logique actuelles des Organisations Non-Gouvernementales (ONG).

Bernard Kouchner. Impossible de ne pas le citer lorsque l’on s’intéresse à la question de l’ingérence humanitaire. À la fin des années 1980, « l’homme au sac de riz » publie avec Mario Bettati, éminent professeur de droit à l’université Panthéon-Assas, un ouvrage intitulé « Le devoir d’ingérence ». Là, les deux auteurs définissent l’idée d’une obligation morale faite à un État de fournir son assistance en cas d’urgence humanitaire. Mais, ce ne sont pas les premiers à tenter de conceptualiser l’idée: en 1979, déjà, le philosophe Jean-François Revel créait le terme de droit d’ingérence, se définissant comme « la reconnaissance du droit qu’ont une ou plusieurs nations de violer la souveraineté nationale d’un autre État, dans le cadre d’un mandat accordé par une autorité supranationale ».

De la Croix-Rouge au Biafra

Avant d’être théorisée, l’ingérence s’applique au travers des Organisations Non Gouvernementales. Ici, un court rappel historique s’impose: dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, horrifié par la violence de la bataille de Solférino, Henri Dunant, un suisse issu de la bourgeoisie protestante, fonde avec d’autres « Le comité international de la Croix-Rouge », première organisation à visée humanitaire de l’histoire, visant à apporter une aide médicale aux soldats en temps de guerre. De là vont découler les principales organisations humanitaires que l’on connait aujourd’hui. À ceci près qu’un autre tournant a lieu à la fin des années 1960: la guerre du Biafra.

Les « French doctor », vous connaissez? C’est au Biafra qu’ils trouvent leur source. Là, tel Henri Dunant, des médecins français se rendent sur place avec la Croix-Rouge, où ils portent assistance à la population locale. Ne se retrouvant pas dans la neutralité de vigueur au sein de l’ONG suisse, Xavier emmanuelli, Marcel Delcourt ou encore Bernard Kouchner décident de la création d’une ONG volontairement engagée, qui ferait pression sur les pays et les médias pour la mise en place d’une aide médicale: « Médecins Sans Frontières » est créé en 1971 par ces « french doctor » en herbe.

Néocolonialisme vs devoir d’ingérence

Depuis ces années 1970, âge de tout les possibles, les « french doctor » ont bien changé: quand l’un, Bernard Kouchner, a connu une carrière politique bien remplie, l’autre, Rony Brauman, président de « Médecins Sans Frontières » dans le courant des années 1980, a commencé à prendre de la distance avec le discours humanitaire de son ONG d’origine. En effet, lorsque Kouchner en vient à affirmer « L’ingérence c’est pas caca, c’est pas des méchants, c’est des gentils qui protègent des enfants » en 2011 sur les antennes de France Culture, Brauman émet des réserves successives quant aux volontés successives d’engagement de la France en Libye puis en Syrie. Pour certains anti-colonialistes, l’ingérence humanitaire peut s’apparenter à une forme dévoyée de néocolonialisme. Pour les plus kouchnériens, ne pas intervenir lorsqu’un massacre est perpétré sur une population pourrait être qualifié de « non-assistance à personne en danger ».

Lenteur diplomatique, dérives humanitaires

Dans l’argumentaire pro ou anti « ingérence », l’Organisation des Nations-Unies (ONU) a une place de choix. En effet, c’est par elle que les états du monde entier décident si oui ou non, ils décident d’envoyer une aide dans tel ou tel territoire sujet à des violences. Tout les ans, les vetos de la Russie, de l’Iran ou de la Chine font la Une des journaux occidentaux, empêchant la mise en place d’une action concrète sur le terrain. Plus tôt, dans le courant des années 1990, l’ONU s’est illustrée par son inaction face au génocide rwandais, l’inefficacité de son action en Somalie lancée à grand renfort de couverture médiatique. Face à cela, on trouve des problématiques propres aux organisations humanitaires, à savoir une tendance à n’intervenir qu’en situation d’urgence, délaissant le travail de long terme, en témoigne la gestion du tremblement de terre haïtien de 2011, où tout reste aujourd’hui à reconstruire alors que des millions de dollars avaient été mis sur la table. Notion complexe, pleine d’ambiguité, l’ingérence humanitaire n’a d’intérêt que dans une concrétisation excluant toute ambition étatique: nous sommes encore loin du compte.

Pour aller plus loin: « Origines et viscissitudes du droit d’ingérence », Le Monde Diplomatique, mai 2011

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s