L’écologie peut-elle être programme politique?

MEETING DE FRANCOIS HOLLANDE A LIMOGES

Débat houleux autour de  la « contribution climat énergie » à l’occasion de l’université d’été du Parti Socialiste à la Rochelle, alors que ce moment devait être signe de retrouvailles. En mai 2012, François Hollande, fraîchement élu, avait prôné le rassemblement à gauche, proposant plusieurs postes de ministres au sein de son gouvernement à diverses personnalités d’Europe-Écologies Les Verts (EELV). Alors, l’écologie a donc-t-elle bien sa place en politique? Enquête.

Au sens large, l’écologie se définit comme la science s’intéressant aux interactions des êtres vivants entre eux. Certains lui admettent trois dimensions: les rapports entres individus d’une même espèce, l’activité de l’espèce, l’environnement dans lequel s’exerce cette activité. L’écologie dans son acceptation politique est toute autre: apparue dans la période de l’après seconde guerre mondiale, elle est le fruit d’un rejet de la société de consommation, symbolisée en France par les Trente Glorieuses, en parallèle d’une prise de conscience de l’environnement. Plus spécifiquement, l’écologie politique s’intéresse aux limites de l’anthropocentrisme, à l’empreinte polluante de l’être humain sur son milieu, c’est-à-dire l’impact négatif qu’il peut avoir sur son environnement.

Écolo, qui suis-je?

L’écologie politique connaît un véritable boom dans les années 1970, alors que le militantisme apparaît pour beaucoup comme une évidence durant cette période. À côté des mouvements ouvriers, du socialisme, du communisme, du républicanisme ou encore du féminisme, l’écologie politique prend racine dans les chocs pétroliers de 1973 et de 1979, révolutions à la fois sociales et économiques. Là, apparaissent les principaux idéaux de l’écologie politique: lutte contre l’uniformisation de la culture, reconnaissance des minorités, égalité des droits, économie d’énergie, rapport de l’humain à la nature. Si l’écologie, en France, se classe naturellement à gauche, les solutions proposées peuvent parfois littéralement diverger: quand certains souhaitent prouver l’inadéquation de l’écologie avec le capitalisme par le marxisme, d’autres sont de fervents défenseurs d’un libéralisme économique.

Des penseurs

Derrière les idéaux, il y a aussi des penseurs. L’économiste Alain Lipietz, le philosophe André Gorz, l’essayiste Murray Bookchin défendent une approche de l’écologie qui peut s’assimiler au marxisme dans sa manière de remettre en cause l’ordre social établi, en y rajoutant une prise en compte du rapport de l’humain à la nature. De son côté, le sociologue Serge Guérin, spécialiste du vieillissement, théorise une écologie sociale dans une critique de l’État-Providence et une mise en avant du « Care », c’est-à-dire un approfondissement du rapport à l’autre, concept très en vogue dans les rangs du parti socialiste. À une autre extrémité, on trouve Laurent Gervereau, philosophe et spécialiste du décryptage des images: lui défend une écologie culturelle, s’opposant à une uniformisation des modes de vie sur la planète, parlant d’un dialogue « local/global » où chacun peut vivre dans le respect mutuel.

La France et l’écologie politique

Aujourd’hui, lorsque l’on parle d’écologie dans l’hexagone, nos yeux se tournent vers Europe-Écologie Les Verts, représentés par la juge d’instruction Eva Joly aux dernières élections présidentielles. Mais à l’origine, il y a les Verts: créé en 1982 sous le nom de « Les Verts-Parti écologiste », le mouvement prend racine dans le sérail politique français sous la houlette d’Antoine Waechter, premier candidat du parti à la présidentielle de 1988. Après la scission de plusieurs personnalités du parti, les Verts connaissent un nouveau départ en 1995 avec Dominique Voynet, faisant son entrée au sein du gouvernement Jospin en 1997 en tant que ministre de l’environnement. Le dernier tournant est à chercher en 2010: là, les Verts décident, non sans tensions, de leur fusion avec le mouvement Europe-Écologie, victorieux aux élections européennes de 2009.

L’esprit écolo en politique

Y a-t-il un sens de se réclamer écologiste en tant que politicien? Sans doute que oui. L’écologie appliquée à la politique correspond à état d’esprit bien spécifique. Tout comme la droite adule Alexis de Tocqueville, les communistes Karl Marx, les écologistes peuvent trouver en des penseurs du rapport de l’Homme à la Nature une immense source d’inspiration. Parler de programme politique pour l’écologie n’est alors pas antinomique: l’esprit suivi peut irriguer une politique plus globale, qu’elle soit économique, sociale ou encore culturelle. Enfermer l’écologie politique dans la lutte contre le réchauffement climatique ou la cultures des OGM est réducteur: elle peut se penser bien plus large que le stricte cadre des questions environnementales. Espérons que ses représentants sur la scène politique française en aient conscience.

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2.0, virtuel ou réel?

2.0

À la fin du mois de juin dernier, à l’occasion d’un Forum au Mac Val, musée d’art contemporain à Vitry sur Seine, dans le Val de Marne, Libération organisait un débat autour d’internet et de son impact sur la frontière virtuel/réel, faisant se confronter le psychiatre Serge Tisseron au journaliste Bruno Patino. Si le sujet a pu être au centre de la discussion, c’est qu’il interpelle, à une époque où les réseaux sociaux sont rois. Analyse.

Il fut un temps, pas si éloigné, où l’internet fut accusé de créer tout les maux qui gangrènent notre société, suicide, crime, pédophilie et j’en passe. Mais, considérer l’internet comme une cause revient à se tromper de cible: derrière le numérique, il y a toujours l’Humain. Le numérique n’est qu’un moyen mis à notre disposition, libre à chacun d’en faire bon ou mauvais usage. La rhétorique d’un espace virtuel qui serait par essence corrompu pèse non-seulement sur notre perception de son impact mais amène surtout à négliger certaines dimensions de la question.

Identité et numérique

Incontournable lorsqu’il s’agit d’étudier avec recul les impacts du numérique, le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron s’intéresse aux usages de l’internet et à la question du rapport à soi. « La création de soi par l’image a toujours existé, mais avec le numérique, elle est à la portée de tout le monde, pas que des stars, et prend des proportions sans commune mesure avec ce qui se passait auparavant. Chacun peut se fabriquer l’identité qu’il veut grâce au numérique » nous dit Tisseron. En effet, le principe du « profil » présent sur une majorité de réseaux sociaux permet de faire chacun sa propre agence de communication, où les aspects de sa propre personnalité peuvent être maquillés afin de ne garder que le « meilleur », du moins le plus vendeur.  Dans un cadre plus professionnelle, l’apparition de postes de « community-manager » est significative: venus du milieu de la communication, ils appliquent les recettes traditionnelles des communiquants aux réseaux sociaux.

Multiplication des écrans

Là où le numérique trouve son pendant réel, c’est bien dans la manière dont il s’offre à nous. Aujourd’hui, les manières d’accéder à l’internet sont démultipliées. Smartphones, tablettes, ordinateurs portables, il devient possible de rester connecté en permanence, en témoigne l’explosion de Twitter, devenant pour certains une nouvelle forme de sms. « La culture des écrans, elle existe depuis que les êtres humains fabriquent des images ou du moins regardent des écrans, alors que la culture numérique est associée à l’invention, à l’explosion d’Internet et de ce qu’on a appelé le Web 2.0 » affirme Serge Tisseron: si les écrans ont précédé l’arrivée d’internet, il n’en demeure pas moins que le numérique contribue à leur expansion.  Certains spécialistes prévoient une disparition progressive des ordinateurs pour un écran unique sur le modèle des tablettes: le scénario est plausible et implique une autre dimension du monde numérique, à savoir le nomadisme.

La fin du livre?

Dans le monde de l’édition et du journalisme, une sempiternelle affirmation revient de manière récurrente: le format papier serait, à terme, condamné à disparaître, obligé de négocier le virage du numérique. Dans cette optique, la cohabitation entre le virtuel et le réel ne serait pas envisageable et l’opposition, la lutte entre les deux notions ne pourrait être que la seule solution. « tout livre se lit en sens unique, suivant la flèche du temps. Il est intangible : une fois publié, il reste tel qu’en lui-même, statue qu’il n’est plus possible de transformer ou réinventer, là où les textes de Wikipédia changent en permanence à la faveur des interventions de leurs nombreux auteurs, et peuvent être altérés, complétés ou entièrement revus et corrigés à tous moments » rajoute Serge Tisseron: quand le numérique est dans une logique de mouvement, le livre reste figée. Ce constat établi, cela ne signifie pas pour autant la mort de l’un ou de l’autre: les deux n’ont pas les mêmes visées.

Éduquer face au numérique

Partant du pré-requis que l’internet ne peut constituer une fin mais un moyen, il importe de s’intéresser au rapport qu’entretien l’individu à ce nouvel espace. Ainsi, se pose la question de l’éducation face au monde numérique. « Internet est une sorte d’accélérateur de particularités : ils vous permet de satisfaire votre curiosité, d’être plus ouvert et épanoui encore si vous l’êtes déjà au préalable, mais plus replié sur vous-même ou manipulateur si c’est là votre mode d’être » nous dit Tisseron.  Peut-être qu’une éducation à l’image, à l’utilisation des écrans pourrait s’avérer utile dès l’enfance, par le biais de l’école ou de la famille. Ainsi, le schéma de la confrontation virtuel/réel du numérique pourrait être résolu dans l’articulation des deux mondes: tout un programme, politique soit dit en passant.

Pour aller plus loin: « la culture numérique », Serge Tisseron

La litanie de l’ingérence humanitaire

MSF

Alors que de nouveaux soupçons d’utilisation de gaz neurotoxiques pèsent sur le régime de Damas, on ne peut s’empêcher d’y penser. L’ingérence humanitaire est de ces moments où un pays bascule dans l’atrocité. Médecins Sans Frontières, la Croix Rouge, Médecins du Monde: enquête sur un concept au coeur de la logique actuelles des Organisations Non-Gouvernementales (ONG).

Bernard Kouchner. Impossible de ne pas le citer lorsque l’on s’intéresse à la question de l’ingérence humanitaire. À la fin des années 1980, « l’homme au sac de riz » publie avec Mario Bettati, éminent professeur de droit à l’université Panthéon-Assas, un ouvrage intitulé « Le devoir d’ingérence ». Là, les deux auteurs définissent l’idée d’une obligation morale faite à un État de fournir son assistance en cas d’urgence humanitaire. Mais, ce ne sont pas les premiers à tenter de conceptualiser l’idée: en 1979, déjà, le philosophe Jean-François Revel créait le terme de droit d’ingérence, se définissant comme « la reconnaissance du droit qu’ont une ou plusieurs nations de violer la souveraineté nationale d’un autre État, dans le cadre d’un mandat accordé par une autorité supranationale ».

De la Croix-Rouge au Biafra

Avant d’être théorisée, l’ingérence s’applique au travers des Organisations Non Gouvernementales. Ici, un court rappel historique s’impose: dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, horrifié par la violence de la bataille de Solférino, Henri Dunant, un suisse issu de la bourgeoisie protestante, fonde avec d’autres « Le comité international de la Croix-Rouge », première organisation à visée humanitaire de l’histoire, visant à apporter une aide médicale aux soldats en temps de guerre. De là vont découler les principales organisations humanitaires que l’on connait aujourd’hui. À ceci près qu’un autre tournant a lieu à la fin des années 1960: la guerre du Biafra.

Les « French doctor », vous connaissez? C’est au Biafra qu’ils trouvent leur source. Là, tel Henri Dunant, des médecins français se rendent sur place avec la Croix-Rouge, où ils portent assistance à la population locale. Ne se retrouvant pas dans la neutralité de vigueur au sein de l’ONG suisse, Xavier emmanuelli, Marcel Delcourt ou encore Bernard Kouchner décident de la création d’une ONG volontairement engagée, qui ferait pression sur les pays et les médias pour la mise en place d’une aide médicale: « Médecins Sans Frontières » est créé en 1971 par ces « french doctor » en herbe.

Néocolonialisme vs devoir d’ingérence

Depuis ces années 1970, âge de tout les possibles, les « french doctor » ont bien changé: quand l’un, Bernard Kouchner, a connu une carrière politique bien remplie, l’autre, Rony Brauman, président de « Médecins Sans Frontières » dans le courant des années 1980, a commencé à prendre de la distance avec le discours humanitaire de son ONG d’origine. En effet, lorsque Kouchner en vient à affirmer « L’ingérence c’est pas caca, c’est pas des méchants, c’est des gentils qui protègent des enfants » en 2011 sur les antennes de France Culture, Brauman émet des réserves successives quant aux volontés successives d’engagement de la France en Libye puis en Syrie. Pour certains anti-colonialistes, l’ingérence humanitaire peut s’apparenter à une forme dévoyée de néocolonialisme. Pour les plus kouchnériens, ne pas intervenir lorsqu’un massacre est perpétré sur une population pourrait être qualifié de « non-assistance à personne en danger ».

Lenteur diplomatique, dérives humanitaires

Dans l’argumentaire pro ou anti « ingérence », l’Organisation des Nations-Unies (ONU) a une place de choix. En effet, c’est par elle que les états du monde entier décident si oui ou non, ils décident d’envoyer une aide dans tel ou tel territoire sujet à des violences. Tout les ans, les vetos de la Russie, de l’Iran ou de la Chine font la Une des journaux occidentaux, empêchant la mise en place d’une action concrète sur le terrain. Plus tôt, dans le courant des années 1990, l’ONU s’est illustrée par son inaction face au génocide rwandais, l’inefficacité de son action en Somalie lancée à grand renfort de couverture médiatique. Face à cela, on trouve des problématiques propres aux organisations humanitaires, à savoir une tendance à n’intervenir qu’en situation d’urgence, délaissant le travail de long terme, en témoigne la gestion du tremblement de terre haïtien de 2011, où tout reste aujourd’hui à reconstruire alors que des millions de dollars avaient été mis sur la table. Notion complexe, pleine d’ambiguité, l’ingérence humanitaire n’a d’intérêt que dans une concrétisation excluant toute ambition étatique: nous sommes encore loin du compte.

Pour aller plus loin: « Origines et viscissitudes du droit d’ingérence », Le Monde Diplomatique, mai 2011

Le duduk, de Yerevan à Hollywood

DUDUK

Sans même le connaître, vous l’avez sûrement déjà en tête. Le duduk est de ces instruments inconnus au bataillon de la musique occidentale mais dont le cinéma a rendu ses lettres de noblesse. Zoom sur un tube de bois bien plus puissant qu’il n’en a l’air. 

Pour beaucoup, le duduk est indissociable de son pays d’origine: quand la Bretagne a sa cornemuse, l’Arménie a le duduk. Sorte de hautbois orientale, à hanche double, au son doux et grave, il est d’origine arménienne mais se retrouve sous d’autres noms dans plusieurs pays, « duduki » en Géorgie, « balaman » en Chine ou encore « balaban » en Azerbaïdjan. De par son caractère symbolique et ancestral, il est inscrit depuis 2005 par l’UNESCO au « patrimoine culturel immatériel de l’humanité ». L’anche double utilisée pour souffler dans l’instrument est appelée « ghamish » (prononcez « rhamish »). Particularité du jeu: faire sonner l’instrument nécessite une forte pression, pouvant surprendre qui veut s’y essayer.

Égérie d’Hollywood

À la fin des années 1980, Martin Scorsese se lance dans la réalisation de « La dernière tentation du Christ », adaption de l’ouvrage éponyme de Níkos Kazantzákis: narrant le désir éprouvé par Jésus pour Marie-Madelaine, le film a pour décor la Terre-Sainte. Ainsi, Scorsese souhaite accompagner son film d’une bande-originale qui convienne à l’ambiance décrite: le chanteur Peter Gabriel est chargé de coordonner le tout. Il s’entoure de musiciens venus de touts horizons: le violoniste indien L.Shankar, le chanteur sénégalais Youssou N’Dour mais surtout, le musicien arménien Djivan Gasparyan, joueur de duduk.

Considéré comme un tournant dans l’histoire de la « world music », la bande-originale de « La dernière tentation du Christ » permet de faire découvrir au monde entier le charme mélancolique du duduk. Par la suite, le cinéma holywoodien s’empare de l’instrument, dès que l’on veut donner une atmosphère lyrique et orientalisante  à une scène, il est de sortie. Ainsi depuis les années 1990, on a pu le retrouver dans « Gladiator » de Ridley Scott, « Munich » de Steven Spielberg et plus récemment dans la série fantastique « Game of Thrones ». Au début des années 2000, le duduk a aussi conquis le cinéma français avec le compositeur Armand Amar, que l’on retrouve au générique de « Vas, vis et deviens, « Indigènes » ou encore « La source des femmes ».

Djivan Gasparyan, Didier Malherbe et les autres

Outre le cinéma, le duduk trouve aujourd’hui sa place dans de nombreux groupes de musique actuelle. Le précurseur est à chercher en la personne de Djivan Gasparyan. Multipliant les collaborations, on a notamment pu l’entendre avec le chanteur de soul américain Lionel Richie, le guitariste de « Queen » Brian May, le quatuor à corde touche à tout « Kronos Quartet ». En France, pas forcément apprécié pour son approche jazzy de l’instrument, Didier Malherbe a popularisé le duduk au sein du groupe « Hadouk Trio », avec ses compères Steve Shehan et Loy Ehrlich, lui donnant une sonorité proche du saxophone, instrument qu’il a d’abord pratiqué. Dans un tout autre style, le groupe « deleyaman », fondé par le multi-instrumentiste Aret Madilian explore les possibilités rock du hautbois arménien.

L’ambassadeur 

Aujourd’hui, le duduk est pour tout un pays le plus fervent représentant. Comme le précise l’UNESCO, « le duduk accompagne les chants et danses traditionnels des différentes régions de l’Arménie. Il est aussi l’instrument privilégié de diverses réunions telles que les mariages et les funérailles ». En 2006, à l’occasion de l’année de l’Arménie en France, le député UMP Patrick Devedjian avait lui-même déclaré sa flamme au duduk: preuve que même en politique, ce hautbois venu d’ailleurs fait des émules.

Kronik Kultur #8

Au programme de cette huitième Kronik Kultur: une des premières expériences cinématographiques de Gael Garcia Bernal, un recueil de textes qui disent beaucoup de la situation actuelle de la Syrie.

  • Cinéma: « Y Tu Mama Tambien », Alfonso Cuarón, 2001 (Mexique)

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Pour qui l’a découvert avec « Carnets de voyage » du réalisateur brésilien Walter Salles, Gael Garcia Bernal restera pour toujours l’incarnation cinématographique d’Ernesto Che Guevera, comme Eric Elmosnino a pu l’être plus récemment avec « Gainsbourg, vie héroïque » de Joann Sfar. Découvrir la bouille toute jeune de Bernal dans « Y Tu Mama Tambien », roadtrip du mexicain  Alfonso Cuarón, est vivifiant.

Le speech: quelque part au Mexique, deux amis, Tenoch et Julio, font la fête, draguent, boivent, se droguent. Un jour, les deux jeunes font la rencontre de Luisa, la copine de l’un des cousins de Tenoch, à l’occasion d’un mariage rassemblant tout le milieu mondain du pays. Quelques jours plus tard, alors que Luisa vient d’apprendre qu’elle s’est faite trompée par son amant, elle accepte une proposition de Tenoch et Julio, et tout trois partent sillonner la côte pacifique mexicaine, l’occasion pour chacun de partir à la recherche de soi-même, à l’âge de la découverte de son corps.

Dans la plus pure tradition du roadtrip, Alfonso Cuarón utilise la route comme prétexte à un voyage iniatique. Là où Walter Salle avait échoué avec l’adaptation du roman de Jack Kerouac, « Sur la route », Cuarón nous emporte littéralement dans les pérégrinations de ses personnages. L’interprétation des acteurs choisis par le réalisateur n’y est pas pour rien: la magnifique Maribel Verdú, aperçue cette année dans le « Blancanieves » de Pablo Berger, joue tout en finesse le rôle de Luisa, une femme d’abord taiseuse qui se révèlera ensuite à la fois bête de sexe et terriblement mélancolique; Diego Luna, passé derrière la caméra en 2011 avec « Abel », interprète avec drôlerie Tenoch, un adolescent immature, issu de la plus haute bourgeoisie mexicaine; Gael Garcia Bernal trouve dans ce film, avec lequel il est devenu un sex-symbol au Mexique, une première approche de toute la densité de son jeu, passant des préoccupation d’un jeune prépubère à des  questionnements plus profonds.

Toute la grandeur de l’oeuvre Cuarón réside dans sa capacité à jongler entre la vulgarité apparente de deux adolescents en mal de sexe, combiné à des interrogations plus complexes, que le personnage de Luisa est là pour renforcer. L’accent chantant de l’espagnol donne à son cinéma une dimension qui lui est propre, à mi-chemin entre le comique et le drame.

  • Littérature: « Syrie, l’État de barbarie », Michel Seurat, PUF, 2012 (France)

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Posthume. Tel pourrait être le maître-mot de l’ouvrage qu’il m’est donné de commenter: Michel Seurat, brillant sociologue et chercheur, est mort à Beyrouth en 1986 après avoir été enlevé avec le journaliste Jean-Paul Kaufmann par le Jihad Islamique libanais, organisation terroriste clandestine, soupçonnée de liens avec le Hezbollah. « Syrie, l’État de barbarie », paru l’an dernier aux « Presses Universitaires de France », rassemble des textes de Seurat écrits jusqu’à sa mort à l’occasion de ses nombreux voyages en Syrie.

Évoquant le livre de Seurat en septembre dernier, « Le Monde » titrait « Syrie: Seurat avait raison »: en effet, malgré les décennies qui nous séparent des textes rassemblées, les thèmes évoqués sont d’une cuisante actualité. L’auteur écrivait ainsi: « Finalement, dans ce Machrek, (…) les partis fonctionnent comme des bandes, les Etats comme des organisations politiques », le jeu politique est dominé par « des partis déguisés en Etats ». Pour lui, deux éléments primordiaux régissent le jeu politique syrien: confessionnalisme (où la minorité alaouite est à la tête du pouvoir) et régionalisme (où d’énormes disparités tribales subsistent entre les différentes régions du pays).

« une première partie analyse cet affrontement qui, par bien des aspects, ressemble à celui d’aujourd’hui — y compris dans ses enjeux régionaux. Après un survol de l’histoire du mouvement islamiste, Seurat revient sur la place de la société face à l’Etat et à ses nouveaux instruments de contrôle » résumait le journaliste Alain Gresh dans les tribunes du « Monde Diplomatique » en juin 2012. Pour qui souhaite comprendre un peu mieux ce conflit syrien qui n’en finit, l’ouvrage de Michel Seurat est indispensable: complété d’une passionnante préface de Gilles Keppel, le livre peut se grignoter par petits bouts, où l’on s’étonne en permanence de la justesse du propos.

revue de presse #8: Le chaos égyptien vu d’ailleurs

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  • Liban: « Égypte, vers une dissolution des Frères Musulmans? », L’Orient Le Jour

Le Premier ministre de transition égyptien, Hazem Beblawi, a proposé de dissoudre la confrérie des Frères musulmans, a déclaré samedi un porte-parole du gouvernement cité par l’agence Reuters.

M. Beblawi a soumis cette proposition au ministre des Affaires sociales, dont relève l’encadrement des activités des organisations non-gouvernementales, a précisé Chérif Chaouki. « Elle est actuellement à l’étude », a-t-il ajouté.

Le Premier ministre a d’ailleurs assuré qu’il n’y aurait « pas de réconciliation avec ceux qui ont du sang sur les mains et ont violé la loi », alors que les autorités multiplient les accusations de « terrorisme » à l’encontre des Frères musulmans, la confrérie du président déchu Mohamed Morsi.

Parallèlement, les autorités égyptiennes ont assuré que les islamistes n’ayant pas commis de violences pourraient participer à la transition dans le pays. « Quiconque, issu ou non des Frères musulmans, voulant rejoindre la marche pacifique des Égyptiens vers le futur est le bienvenu », a déclaré Moustapha Higazy, conseiller du président par intérim Adly Mansour.

  • Russie: « Égypte: un photographe de Ria Novosti agressé au Caire », Ria Novosti

Un correspondant photo de l’agence RIA Novosti s’est fait agresser samedi soir par des opposants du président égyptien déchu Mohamed Morsi près de la mosquée Al-Fath, au Caire, où il était en mission.

« J’étais en train de prendre des photos près de la mosquée Al-Fath où étaient bloqués des partisans des Frères musulmans. Des opposants des islamistes (des anti-Morsi), des soldats et des policiers étaient rassemblés devant la mosquée. Du coup, des anti-Morsi se sont jetés sur moi pour me faire passer au tabac », raconte le photographe Andreï Stenine.

Les soldats de la garde nationale sont venus en aide. Ils ont évacué le correspondant à bord d’un véhicule blindé, pour l’emmener à une base militaire.A l’heure actuelle, M.Stenine est dans sa chambre d’hôtel et se porte bien.

Les alentours de la mosquée Al-Fath ont été vendredi le théâtre des affrontements sanglants opposant l’armée aux partisans du président égyptien déchu Mohamed Morsi. Les tensions sont montées lorsque les islamistes ont tenté d’organiser la marche du million. D’après le bilan officiel, les troubles du 16 août ont coûté la vie à 173 personnes à travers le pays. Un millier d’islamistes ont été arrêtés.

  • Algérie: « L’avenir incertain ou le pire scénario », El Watan

«L’armée est en train de nous débarrasser de la confrérie des Frères musulmans et si elle échoue, nous le ferons.» Ces mots sont d’un jeune Egyptien d’une vingtaine d’années, qui se tenait à quelques mètres des forces de police à la place Ramsès au moment de son évacuation ; il résume en une phrase le chaos qui règne en Egypte. A l’heure actuelle, la police a évacué la mosquée Al Fath où s’étaient retranchés des pro-Morsi. De nombreux échanges de tirs ont eu lieu entre la police égyptienne et des membres des Frères musulmans. La place était saturée de gaz lacrymogènes. Les sortants ont été roués de coups par la foule qui attendait en face de la mosquée et apportait son soutien aux forces de l’ordre dans ce qu’ils appellent «la lutte contre l’extrémisme et le terrorisme».Si la rage populaire est à son maximum à l’encontre des manifestants, elle n’est pas des moindres envers les journalistes. Couvrir l’actualité en Egypte est devenu pratiquement une impasse entre arrestations, confiscations de matériel et intimidations. Patrick Kingsley, correspondant du Guardian en Egypte, a été arrêté hier matin et emmené au poste de police d’Al Azbekaya.

Il explique, sur son compte Twitter, avoir reçu l’ordre de rentrer dans son pays.  Joint par téléphone par El Watan, Mahmoud El Sobky, traducteur cairote ayant travaillé avec plusieurs chaînes de télévision étrangères, confie : «J’ai essayé, en début d’après-midi, d’avancer vers la mosquée quand un groupe est venu vers moi en me criant ‘bande de menteurs, vous, les médias occidentaux, racontez des mensonges’. Tout d’un coup, ils m’ont poussé vers les forces de l’ordre. Ils ont tenté de confisquer ma caméra et mon ordinateur portable, je me suis défendu du mieux que je pouvais avant d’être secouru par des habitants du quartier qui m’ont demandé de quitter les lieux.» Les autorités égyptiennes ont clairement accusé les journalistes d’avoir un parti pris dans la couverture des événements et qu’ils ont contribué à la victimisation de la confrérie des Frères musulmans et la diabolisation de l’armée. «Pourquoi ils ne couvrent pas les événements et les attaques contre les églises coptes ?» s’insurge un policier, qui ajoute : «Pourquoi ils ne parlent pas des victimes policiers ou militaires ? Ces médias ont des agendas, ils sont payés pour salir notre image !»  Il est désormais difficile de circuler en tant journaliste, étranger ou encore barbu. Les histoires d’intimidation sont multiples et se ressemblent.  «Les médias ont complètement mis de côté les horreurs commises par la confrérie et surtout ignoré la volonté du peuple égyptien de mettre fin à ce régime fasciste», a déclaré la Présidence lors d’une conférence de presse hier au Caire.

  • Chine: « L’Égypte examinera toutes ses aides étrangères face aux critiques internationales », Xinhua

Le ministre égyptien des Affaires étrangères, Nabil Fahmy, a annoncé dimanche qu’il a demandé un compte rendu objectif et responsable toute l’aide étrangère dont le pays a bénéficié. M. Fahmy a exprimé ces propos lors d’une conférence de presse télévisée tenue au moment où surgissent certaines critiques et pressions internationales sur l’évolution de la situation en Egypte.

« Je ne pense pas que l’aide étrangère soit une ingérence dans les affaires intérieures », a affirmé M. Fahmy, ajoutant que l’Egypte était reconnaissante pour toute aide et coopération internationales.Néanmoins, le chef de la diplomatie égyptienne a annoncé qu’il avait ordonné au ministère des Affaires étrangères de passer en revue l’aide fournie à l’Egypte afin de déterminer « si elle est utile, ou si elle constitue un moyen de pression ».

« Les efforts internationaux sont les bienvenus, mais la sécurité nationale relève des affaires intérieures », a-t-il souligné, avant de réaffirmer que l’Egypte restait ouverte à la communauté internationale tout en s’oppose à toute polarisation à des fins politiques. En outre, le porte-parole du ministère égyptien des Affaires étrangères, Badr Abdelatty, a appelé tous les organes de presse à être neutres, professionnels et à offrir une couverture équilibrée dans les reportages sur les incidents en Egypte.

  • Afrique: « Égypte: petits arrangements avec la révolution », Jeune Afrique

S´il est une qualité dont les nouvelles autorités égyptiennes ne semblent pas dépourvues pour le moment, c´est l´efficacité. Il faut dire qu´elles n´ont guère le choix. Moins de deux semaines après la destitution du président Mohamed Morsi, le 3 juillet, le pays s´est doté d´un président par intérim désigné par l´armée, Adly Mansour, d´une déclaration constitutionnelle détaillant les étapes de la transition à venir, et d´un gouvernement de technocrates qui a prêté serment le 16 juillet. Quatre jours plus tard, lors de son premier entretien à la télévision publique, le Premier ministre, Hazem al-Beblawi, ne manquait pas de souligner : « Ce gouvernement a la plus dangereuse des missions, il doit conduire le pays d´un ancien à un nouveau régime. »

Certains n´ont toutefois pas manqué de faire remarquer que plusieurs personnalités, parmi ses 33 ministres, étaient liées au régime de Hosni Moubarak, notamment la ministre de l´Information, Dorreya Sharaf Eddine, qui faisait partie du bureau politique du Parti national démocratique (dissous en avril 2011) du dictateur déchu, ou encore le ministre des Finances, Ahmed Galal, proche de Gamal Moubarak, l´un des fils de l´ancien président. Le parti salafiste Al-Nour estime quant à lui que le nouveau gouvernement réitère les erreurs commises par Mohamed Morsi et ses Frères, en ce qu´il est « totalement biaisé » au profit d´une seule formation politique : le Front du salut national (FSN). Principale coalition des partis libéraux et de gauche, le FSN est dirigé par des chefs de file de l´opposition, tel que l´ancien chef de l´Agence internationale de l´énergie atomique Mohamed el-Baradei.

Pourquoi l’emprisonnement?

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Alors que les ministres du gouvernement Hollande prennent actuellement leurs vacances après moulte débats, une polémique agite la maigre vie politique en période de vacances d’été: un projet de réforme de l’administration pénitentiaire porté par la garde des sceaux Christiane Taubira mais contesté par le ministre de l’intérieur Manuel Valls. La polémique a au moins un mérite: faire naître un débat autour de la question de l’emprisonnement en France. 

Mais au fait, quel est le contenu du projet de loi tant décrié? L’idée-phare, qui en fait jaser plus d’un, est connue sous le nom de « peine de probation ». « Se substituant à la prison, ce dispositif consisterait à imposer aux délinquants un certain nombre d’obligations ainsi qu’un accompagnement social poussé en vue de leur réinsertion » précisait déjà le journal « La Croix « en août 2012. Quand certains y voit une nouvelle preuve du laxisme qui animerait la gauche actuelle, d’autre y perçoivent un moyen efficace de lutter contre la récidive. Avec cette idée de peine de probation se retrouve aussi une des soixante promesses de campagne de François Hollande, à savoir la suppression des peines-plancher, ces peines incompressibles imposées par la loi, mises en place sous le gouvernement Sarkozy.

Comprendre la prison, convoquer Michel Foucault

Impossible de ne pas évoquer le philosophe Michel Foucault lorsqu’un débat autour de la prison refait surface. En effet, avec la publication en 1975 de son ouvrage « surveiller et punir », il marque les annales de la réflexion autour de l’enfermement. Dans son livre, il s’interroge sur l’apparition de la prison dans sa forme moderne, correspondant pour lui à un moment où l’exécution des peines de morts en public tend à disparaître, ce qui correspondrait à une évolution de l’application de l’ordre par la gouvernance politique. Pour Michel Foucault, «Le châtiment est passé d’un art des sensations insupportables à une économie des droits suspendus ». Avec un mouvement des démocraties occidentales vers une abolition généralisée de la peine de mort, remplacée par l’emprisonnement, les pouvoirs en place utiliseraient l’architecture carcérale (isolation extrême, surveillance extériorisée,…) afin de faire naître un sentiment de culpabilité auprès des prisonniers.

Des alternatives à l’enfermement

Alors, est-ce que la prison est la seule solution afin de punir des actes répréhensibles par la loi? Sans-doute pas. Des alternatives existent. En décembre 2005, la France adopte le  « placement sous surveillance électronique mobile », plus connu sous le nom de « bracelet électronique », élargi en 2008 à la « surveillance de sûreté »,  mesure visant à contrôler les prisonniers ayant purgé leur peine et qui présenteraient un risque très élevé de récidive. À côté du bracelet électronique, la peine probatoire trouve toute sa place: elle vise à une réinsertion orientée par l’administration judiciaire où le délinquant se voit astreint à un certain nombre de devoir, mais en dehors, se confortant ainsi à une directive de l’Union-Européenne datant de 2006 incitant les états-membres à adopter une réinsertion « en société ».

Se pencher sur l’éducation

« Ouvrez une école, vous fermerez des prisons » disait Victor Hugo en son temps. On peut reprocher à la citation d’être battue ou rebattue mais elle illustre au moins une chose: réfléchir à une réforme de l’administration pénitentiaire implique de se pencher sur la question de l’éducation des individus de notre société française. En effet, il n’y a que peu d’intérêt à penser aux moyen utilisé, l’enfermement ou la liberté sous conditions, sans réfléchir aux causes. À n’en pas douter, l’éducation entre en compte dans la dérive vers la délinquance: un détenu de plus dans nos prison, c’est un signe de plus d’une défaite du système éducatif. Peut-être qu’il serait judicieux de lancer une concertation entre le ministère de l’éducation nationale et celui de la justice mais c’est au gouvernement d’en décider en dernier ressort. Une société qui va bien, c’est une société où la prison n’est qu’en second plan: la surpopulation carcérale actuelle n’est pas là pour le rappeler.