Les médias face aux banlieues, une histoire de dialogue

BL

Le 27 octobre 2005, à Clichy sous Bois en banlieue parisienne, Bouna Traoré et Zyed Benna meurent par électrocution dans un poste de transformation EDF à l’issue d’une course-poursuite avec la police: ainsi naissent les « émeutes de 2005 », dont les images ont fait le tour du monde. Dans l’histoire médiatique française, ces émeutes ne sont pourtant pas un énorme tournant: on constate une certaine constance du monde médiatique quant au traitement des banlieues. Pourquoi? Enquête.

1995. Un certain Mathieu Kassovitz réalise « La Haine », long-métrage en noir et blanc ayant pour toile de fond la cité des Muguets, à Chanteloup les Vignes dans les Yvelines. Le film raconte la journée de trois adolescents de la cité, au lendemain d’une nuit d’émeute avec la police. Quel rapport avec les médias me direz-vous? Il se trouve que « La Haine » décrit de manière troublante la manière dont les télévisions abordent le reportage en banlieue. Malgré les quasi deux décennies qui nous séparent du film, le constat est malheureusement toujours le même.

Il y a bientôt 20 ans, « La Haine »

Deux scènes sont particulièrement frappantes. Première: les trois personnages du film errent sur une air de jeu de leur cité. Là, une voiture remplie d’un perchman, d’un cameramen et d’une journaliste s’arrête devant eux. La journaliste, cloîtrée dans la voiture demande: « Que pensez-vous des émeutes qui ont eu lieu hier soir? ». Vincent Cassel rétorque: « descendez de votre voiture, on est pas à Thoiry (ville où se situe un célèbre zoo français) ici! ». Seconde: les trois jeunes regardent la télévision. On y voit une présentatrice de JT narrer les émeutes de la veille, pointant le rôle des « jeunes » dans le recrudescence des violences. Transposer la scène vingt ans plus tard ne donnerait aucun signe d’anachronisme: là est bien où le bas blesse.

France 2, la fabrique du reportage scénarisé

S’il y a bien un secteur du monde médiatique que l’on est en droit de critiquer pour sa manière de présenter les banlieues, c’est bien la télévision. En effet, la télévision a un pouvoir de représentation que les autres médias n’ont pas: l’image. Cette image que les rédactions veulent trop souvent faire coller avec leur propre schéma interprétatifs. En témoigne une enquête du sociologue Jérome Berthaut au sein de la rédaction de France 2, parue dans l’édition de septembre du Monde Diplomatique. On y découvre une rédaction sous les ordres d’une hiérarchies aux attentes bien spécifiques.

« Les habitants ne comprennent pas ce qu’on dit et on ne comprend pas ce qu’ils disent. Ça nous a amenés à en tirer une conclusion immédiate et à nous dire: puisque nous sommes à l’étranger lorsque nous sommes en banlieue, faisons ce que nous faisons à l’étranger: payons-nous les services de fixeurs »: ainsi parlait en 2008 un des rédacteurs en chef du journal télévisé de France 2. Sa réflexion démontre que la banlieue est considérée comme un territoire à part où il convient de se faire accompagner comme il serait coutume de le faire dans les ruelles de Damas.

Plus encore, c’est la manière de filmer les « quartiers sensibles », comme certains journaux télévisés les désignent, qui laisse perplexe. « Ah! que serait un sujet sur la banlieue sans le travelling sur les tours? » confie une monteuse de France 2 au sociologue Jérome Berthaut. En effet, les reportages multiplient souvent poncifs et clichés: ainsi, lorsque les journalistes de la chaîne de télévision publique se rendent à Sarcelles (Val d’Oise), il est primordial de faire des plans sur la synagogue, le « marché métissé », la mosquée, une femme en burqa ou encore « le bar PMU des vieux maghrébins ».

Rétablir le dialogue

Si le milieu de l’audiovisuel constitue sans doute le summum d’une vision biaisée des banlieues, la presse écrite n’est pas non plus épargnée par le fléau, où les « quartiers » ne reviennent sur le devant de la scène que pour un fait divers ou un début d’émeute, comme lorsque cet été l’arrestation d’une femme en burqa provoque des altercations d’habitants avec la police.

Alors que faire? Des initiatives démontrent que les choses peuvent encore bouger. Depuis quelques années, le journal Libération organise chaque année une série de forums citoyens dans plusieurs grandes villes françaises. Quelques uns ont eu lieu en banlieue. Lors d’une rencontre avec la rédaction du quotidien à l’occasion d’un Forum à Vitry sur Seine en juin dernier, une partie des échanges s’est concentrée sur le traitement des banlieues par le journal: Nicolas Demorand, sans toutefois questionner la méthode, y a vanté les initiatives mises en place sous sa présidence de la rédaction.

Le modèle du « Bondy Blog »

Plutôt que les médias viennent à la banlieue, c’est sans doute à la banlieue de se les approprier: une information faite par les « autochtones » ne serait dès lors que moins biaisée. Un exemple évident doit être cité: le Bondy Blog. Créé à la suite des émeutes de 2005 par le journaliste du Monde Serge Michel, le projet vise non seulement à raconter la banlieue de l’intérieur mais surtout à faire entendre un point de vue venu de ces territoires sur la scène médiatique. Ce n’est sans doute que dans une perspective de ce type que le journalisme pourra à l’avenir se réconcilier avec une population dont la méfiance envers les médias s’est considérablement accrue ces dernières années.

 

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