Un oeil sur #4: Anina Ciuciu, étudiante Rrom

AC

  • Comment t’est venue l’idée d’écrire un livre?

L’idée n’est pas de moi. Ecrire un témoignage autobiographique à 22 ans me paraissait totalement inconcevable d’autant plus que je n’étais pas enclin à raconter mon parcours, je ne l’avais jamais fait même avec mes proches amis. « Me dévoiler » dans ce livre a été pour moi une rude épreuve. Et je suis aujourd’hui fière de cet exploit. L’idée est venue de mon co-auteur Fréderic Veille journaliste pour RTL à Rouen, qui avait entendu une interview que j’avais réalisé en juillet 2012 pour rtl Lyon.

  • Parles-nous un peu de ce livre…

Ce livre raconte mon parcours depuis ma naissance en Roumanie, les difficultés rencontrées là-bas nous ayant poussé à l’exil, notre arrivée en France, tous les obstacles franchis pour obtenir des conditions de vie dignes jusqu’à ma rentrée à la Sorbonne. Bien sur , il s’agissait pour moi, d’aller au delà de ma situation personnelle pour faire connaître ma communauté, ses traditions, son histoire, sa culture, mais aussi les difficultés qu’elle rencontre aujourd’hui partout en Europe.

  • « Je suis tzigane et je le reste, des camps de réfugiés roms jusqu’à la Sorbonne »: tu es à l’origine du titre de ton livre?

Non pas vraiment, ce titre m’a été plus ou moins imposé par la maison d’édition. D’une part le mot Tzigane est employé, or c’est un terme que je n’accepte pas car en plus d’être un terme exogène à la communauté, il souffre d’une connotation fortement péjorative ayant été à un moment de l’histoire synonyme d’esclave, en Roumanie notamment. D’autre part, l’emploi du verbe « rester » évoque un certain immobilisme, une sorte de stagnation, un campement sur ses positions qui n’est pas du tout représentatif de mon parcours et de mon état d’esprit. Bien évidemment, j’ai évolué depuis mon arrivée, je me suis enrichie de la culture et des codes sociaux français sans me défaire de ma culture et des traditions Rroms, les deux sont parfaitement conciliables.

  • Est-ce que le fait d’avoir écrit un livre t’amènes à devoir représenter la « communauté » Rrom (pour les médias, pour les lecteurs…)?

Il est vrai que depuis la parution de mon livre, les médias et d’autres institutions tendent à m’attribuer un rôle de représentante de la communauté. Je ne sais pas si je suis réellement légitime à endosser ce rôle, les militants associatifs sont peut-être plus à même de le faire… En tous cas, il est certain qu’à travers mon livre j’ai souhaité délivrer un message de tolérance et donner en quelque sorte une voix à ceux dont on parle si souvent mais qu’on n’entend et n’écoute jamais. J’ai aussi souhaité adresser un message d’espoir aux Rroms eux-même , la réussite est possible mais à conditions de faire les efforts nécessaires.

  • Faire la promo d’un bouquin et être étudiante en droit à la Sorbonne, c’est conciliable?

C’est conciliable puisque j’ai dû mener de front la promotion de mon livre et mon second semestre de master 1 même si j’avoue que ça n’a pas été de tout repos. Ma réussite universitaire restait bien entendue ma priorité, mais la promotion de mon livre et la diffusion de mon message me tenaient à cœur , j’ai du donc faire les sacrifices qui s’imposaient sur mon temps libre qui était déjà très restreint.

  • Après un été agité, les propos de Gilles Bourdouleix: ton ressenti?

Les propos de Gilles Bourdouleix sont scandaleux, intolérables pour un élu, ils ne font que refléter la montée du racisme et de la discrimination dans la société française. Ils mettent aussi en évidence la nécessité d’une commémoration du Génocide Tsigane au plan mondial. Il s’agissait de l’objectif du voyage Pologne organisé par le Conseil de l’Europe au quel j’ai participé durant le mois de juillet.450 jeunes roms et gadje de 20 Etats différents étaient présents.

  • Quel regard portes tu sur le traitement de la « communauté » Rrom par les médias?

Ma décision d’écrire a été en grande partie prise en réaction à cette campagne médiatique « anti-Rrom ». Je ne parviens pas à comprendre cet acharnement médiatique, les roms omni présents dans les médias sont réduits aux camps misérables, à la mendicité et à la délinquance. Les médias nourrissent ainsi stéréotypes et préjugés, ils renforcent cette vague d’anti tsiganisme qui débordent dans le contexte actuel de crise économique et sociale. Cette médiatisation sert aussi de vecteur dans l’instrumentalisation politique des Roms ; C’est là une attitude fort critiquable pour la presse qui est censée jouer le rôle de « quatrième pouvoir » dans nos sociétés démocratiques.

  • Un totem, objet fétiche?

Habituellement, je ne suis pas fétichiste. Mais il est vrai que lors des examens j’aimais bien porter le collier que mes parents m’ont offert à mes 18 ans.

  • Ton ou tes coups de coeur du moment?

Le derniers film que j’ai vu au cinéma et que j’ai beaucoup apprécié est « Elysium »réalisé par Neil Bloomkamp, avec Matt Damon, Jodie Foster et Alice Braga. C’est une belle métaphore du « rêve américain » et des politiques anti-immigration…J’espère qu’elle ne deviendra pas prophétique !

En musique, un petit coup de cœur pour « Formidable » de Stromae.

En littérature, je suis en train de lire un ouvrage du professeur Basarab Nicolescu « In ogliinda destinului » (Dans le miroir du destin). Je lis très rarement des ouvrages en langue roumaine (c’est bien dommage d’ailleurs) mais celui-ci attire particulièrement mon intérêt car il émane d’un auteur particulièrement talentueux que j’ai la chance et l’honneur de compter parmi mes amis.

  • Tes projets pour les mois, les années à venir?

Je viens d’achever un stage de presque 4 mois au sein du Défenseur des droits. Il s’agit de la plus importante institution constitutionnelle indépendante en France. Elle réunit depuis 2011 les missions du Médiateur de la République,  du Défenseur des enfants, de la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité (HALDE) et de la Commission Nationale de Déontologie de la Sécurité (CNDS). J’ai effectué mon stage au Département de la promotion des droits et de l’égalité, ma mission portait plus précisément la lutte contre les discriminations fondées sur l’origine. D’autre part, j’ai eu l’honneur de faire le discours d’ouverture de la 4éme Conférence internationale organisée par le Conseil de l’Europe sur la lutte pour les droits des femmes Roms, qui s’est tenue cette année en Finlande à Helsinki.

Dès mardi 24 septembre, je commence avec un enthousiasme un stage de découverte d’une semaine à la prestigieuse Cour de cassation.Le 27 septembre, j’ai été invitée à intervenir au ournée nationale d’échanges de la Dihal sur le thème « l’anticipation et l’accompagnement des opérations d’évacuation des campements illicites : point d’étape » à l’Assemblée nationale.

Le même jour, je prendrais la parole à l’occasion du séminaire de recherche sur le thème des « Vulnérabilités, identification des risques et protection de l’enfance : Nouveaux éclairages et croisements de regards ». Mon intervention portera plus précisément sur la scolarisation des enfants Roms.Le 30 septembre j’entame mon master 2 Droit privé général à la Sorbonne.

Et j’ai une dernière très bonne nouvelle à vous annoncer, mon livre sera publié en Roumanie au mois de Novembre.

  • Le mot de la fin?

Souvenez-vous qu’avant d’appartenir à une communautés , nous sommes tous des êtres humains qui méritons égalité respect et dignité…

Pour aller plus loin: Anina Ciuciu, « Je suis tzigane et je le reste, des camps de réfugiés roms jusqu’à la Sorbonne », Éditions City, 2013

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