Un oeil sur #6: Alexandre Romanès, circassien, poète

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Ambiance estivale ce samedi après-midi sur la Porte de Champerret à Paris. C’est au 42/44 d’une large avenue de Reims que le cirque Romanès, le seule cirque tsigane d’Europe, a élu domicile. Un chapiteau que l’on croirait tout droit sorti du siècle dernier, des caravanes aux couleurs chatoyantes: le décor est dressé. Alexandre et Délia Romanès nous accueillent autour d’un café. Retour sur une discussion où l’on parle sans transition de campagne, de poésie et de politique.

  • Depuis quand existe le cirque?

Dans ma famille, on fait du cirque depuis longtemps. À la base, on était des montreurs d’ours. C’est à la guerre de 14/18 que l’on est rentré dans le cirque. À la base, ma famille n’était pas dans le cirque. Mon grand-père s’est confectionné un petit chapiteau. Mes parents-Les Bouglione-avaient eux, par contre, un grand cirque. Quand j’ai eu une vingtaine d’années, je ne me reconnaissais plus dans le cirque, je l’ai quitté. Là, je me suis inscrit au conservatoire, où j’ai commencé à donner des concerts de musique baroque. Je suis revenu au cirque par accident. Et puis je me suis mis aussi à faire des poèmes. J’ai 3 recueils de poèmes chez Gallimard, pour un gars qui n’a pas été à l’école, c’est rigolo! Aujourd’hui, j’ai le projet de tourner un long métrage, une histoire gitane. On va voir: je vais d’abord tourner les 20 premières minutes, si j’en suis content, je vais jusqu’au bout, si je ne suis pas content, je m’arrête à la vingtième minute! Ca fera un court-métrage. Mais si je n’en suis pas trop mécontent, je vais jusqu’au bout.

  • De quoi parlera le film?

Ca se passera dans le monde tsigane. Raconter une histoire entre un dentiste et sa secrétaire, je ne sais pas faire. Ce n’est pas mon monde. Mais les tribunes tsiganes et gitanes, je connais.

  • Qu’est-ce qui vous intéresse dans le cinéma?

À vrai dire, je ne suis pas un passionné de cinéma. Ce que je préfère, c’est me promener dans la campagne. Mais ça m’a amusé d’écrire des scénarios. La première histoire, je l’ai écrite il y a de ça 20 ans: ça date. Puis j’en ai écrit une deuxième, une troisième. Après, on a eu du mal pour trouver un producteur: j’ai laissé tomber. Dernièrement, on m’a relancé, alors j’ai un peu réécris la première histoire. Oui, c’est sûr, je ne suis pas un acharné de cinéma. Enfin, je crois que ce sera quand même une histoire assez jolie, mais tout est dans la façon.

  • Que pensez-vous du cinéma qui s’est intéressé aux manouches, aux gitans, aux sinti?

C’est souvent vulgaire. C’est souvent une image erronée. Mais bon, si c’est poétique, c’est déjà pas mal. Je ne suis pas d’accord avec tout ce qui se fait. Je suis peut-être en désaccord avec tout aussi: il n’y a pas que le cinéma. Ce serait bien qu’il n’y ait que le cinéma. Vous avez entendu la phrase de Manuel Valls? On ne s’intègre pas. C’est bête ce qu’il a dit parce qu’il parle comme un homme de droite alors qu’il est supposé être de gauche. Mais c’est un peu vrai ce qu’il a dit: on a du mal à s’intégrer à ce monde, mais je me demande s’il n’y a pas des millions de gens dans ce pays qui n’arrivent pas à s’intégrer. Et des gens qui sont nés ici, de parents français, des français de souche. Est-ce que l’on ne peut pas dire ça aussi de la moitié ou des trois quart de la jeunesse? Est-ce que les jeunes se reconnaissent bien dans ce pays? Je n’en suis pas sûr. Regardez tous ces jeunes qui vont à l’étranger, il y en a beaucoup. Mais soyons optimistes.

  • Vous l’êtes?

Oui, je suis optimiste. Mais je ne crois plus du tout en la politique. Plus du tout. Ernst Jünger, un écrivain allemand que j’aime beaucoup, dit quelque chose de très intéressant: quand l’époque est pourrie, il y a une chose à faire, c’est de se mettre à l’écart. Je trouve que c’est intelligent. Nous, les tsiganes, c’est ce que l’on a toujours essayé de faire, être à côté de la société. Ne pas être complètement insérés dedans. Mais c’est difficile, surtout dans le monde moderne. Pourtant, on vécu comme ça pendant des siècles. On ne voulait pas être complètement insérés dans la société. 

  • Vous pensez que c’est ce que l’on vous reproche maintenant?

Oui, avec le monde moderne, vous voyez bien que tout le monde doit marcher au même pas, tout le monde doit faire les mêmes choses, tout le monde doit penser pareil. Des gens qui ont le nomadisme dans la tête, c’est mal vu, ce n’est pas bon. Le nomade, on le contrôle mal.

  • Vous ne pensez pas justement qu’il y a un amalgame actuellement sur la question du nomadisme des populations rroms migrantes alors qu’elles sont majoritairement sédentarisées?

Moi je ne dis jamais rrom, je dis toujours tsigane. Pour répondre à votre question, bien sûr qu’il y a une différence énorme entre nomades et sédentaires. Mais les populations sédentarisées l’ont été de force. Ils ont le voyage dans la tête. Et d’ailleurs quand le pouvoir les a obligé à se sédentariser, le résultat ne s’est pas fait attendre: les trois quart des hommes sont passés dans l’alcool. Une partie de la communauté tsigane de Roumanie reprend actuellement le voyage. Mais en France, il y a aussi des choses terribles: en banlieue parisienne, une commune a aménagé un terrain pour les tsiganes, ils ont acheté des caravanes mais ont retiré les roues: c’est incroyable. Ils ont fait ça pour qu’ils ne reprennent pas la route. Alors que la route est gravée dans notre sang. Quand j’ai appris ça, j’étais stupéfait. La municipalité voulait sans doute aider, mais en nous empêchant de reprendre la route.

Nous, les gitans français, on est resté dans le nomadisme. Les gitans français qui ne sont pas dans le nomadisme, vous pouvez aller les voir, ils pleurent.

  • Qu’est-ce que vous pensez du terme de « gens du voyage »?

C’est un terme administratif. Ça ne veut pas dire grand choses. On ne se reconnait pas dans cette expression. Nous ça ne marche même pas par pays, ça marche par tribus: il y a une douzaine de tribus différentes, avec des petites différences d’une tribu à l’autre. L’autre jour, un journaliste a demandé à ma plus jeune fille: tu es de quel pays? Elle s’est obstiné à lui dire je suis gitane. Vous voyez, le pays ne compte pas, c’est comme les églises, chez nous ça ne compte pas. C’est Dieu qui est important, pas les églises.

  • Vous ne pensez pas qu’il y a une forme de jalousie des sédentaires vis-à-vis des nomades?

Oui, il y a sans doute un peu de ça. Quand les gens parlent de liberté, ce n’est pas quelque chose de matériel, c’est plutôt quelque chose dans la tête. Des défauts, on en a, mais par exemple, la mode et le sport ne nous intéressent pas. Pas plus que la réussite sociale. Chez nous, quand les gens arrivent à se faire de l’argent pour manger le lendemain, c’est déjà bien. Donc finalement, c’est une forme de liberté. Ce qui est dommage, c’est que toute cette population qui vient de Bulgarie et de Roumanie est très pauvre, on ne les a pas laissé travailler, et ils sont un peu condamnés à la mendicité et au vol. L’Europe a mis de l’argent pour eux, mais vous savez qu’on ne peut pas cibler une population en France, donc cet argent n’arrive pas. Pendant la seconde guerre mondiale, le gouvernement français avait ciblé les juifs: aujourd’hui, on ne veut plus cibler une population. Ce qui était une réaction intelligente empêche maintenant d’aider une population vivant dans la misère. Moi ce que je remarque en France, c’est qu’il est très dur de dire la vérité. Celui qui dit une vérité, quel est le journal qui va la reprendre?

  • Vous pensez qu’il y a une forme de censure?

Énorme. Mais elle est bien faite, subtile. La censure, elle est dans la tête des gens. Moi, on m’a dit, lors de journaux télévisés: Alexandre, vous en dites de trop. Par exemple, sur France 2, la journaliste me dit: « Vous, les tsiganes, vous êtes plutôt des voleurs? »

  • Elle vous dit ça franco, comme ça? 

Oui, franco. Et moi je lui répond: vous savez, la France a volé la moitié de la richesse de l’Afrique et pourtant, personne n’en parle. Alors on me dit, attention Alexandre, tu en dis trop. Tu vas te griller tout les médias. Enfin je peux vous donner plein d’exemples comme ça.

  • Comment avez-vous trouvé l’exposition « Bohème » l’an dernier au Grand-Palais?

J’ai remarqué que les médias n’ont parlé que des bohèmes à Montmartre. Pratiquement personne n’a parlé des tsiganes. Aujourd’hui, le pouvoir ne veut pas que l’on mette le problème sur la table. C’est voulu. Les journalistes le savent: c’est une censure dans la tête. Moi, j’ai une image: dans les pays totalitaires, les gens ont une chaîne autour du cou; ici, dans les pays soit-disant démocratiques, on a une chaîne dans la tête. Par exemple, Marine Le Pen, il y a plein de problèmes qu’elle n’aborde pas, sinon elle est éliminée des médias. De toute façon, c’est un vieux problème la parole. En ce moment, je lis Confucius: dans un passage, on lui demande ce qu’il ferait s’il était le Prince. Il dit: « que la parole soit libre ». Aujourd’hui, il y a des moments où la parole se libère et d’autres où c’est l’inverse.

Je pense que la France s’écroule parce que la parole n’est pas libre. Je trouve que les programmes sociaux français sont bien, mais le code civil, le code du travail, c’est ingérable. Ici, on doit avoir 15 ou 16 salariés, mais ma femme me dit qu’il faut plus de monde pour gérer la paperasse, c’est un truc de fou.

  • Je pensais que l’on pouvais avoir une note d’optimisme au début du quinquennat d’Hollande avec sa proposition de supprimer le carnet de circulation, depuis concrétisée. Qu’en pensez-vous?

Vous êtes d’une naïveté. Les airs de stationnement sont un désastre. Quand l’air de stationnement est fait, on ne peut pas aller ailleurs, l’air de stationnement coûte cher. Si on est sur un terrain vague loin des maisons, je ne vois pas pourquoi cela dérange. Moi, je dis  toujours, la politique, c’est le terrain du diable, alors nous les tsiganes, on préfère rester sur nos terrains. Mais ces terrains, on ne nous les laisse pas. Soyons optimistes quand même: il fait beau, les femmes sont belles!

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