Le Gorafi, le journalisme et la satire

Le Gorafi

On pouvait s’attendre à un raz de marée, il n’en fut rien. M’étant moi-même préparé à l’éventualité d’une salle bondée, j’avais pris la précaution de réserver mon billet à l’avance. Au final, en ce samedi soir automnal, le Forum des Images paraît bien banal: quelques personnes déambulent devant l’accueil, pendant que d’autres se prélassent un verre à la main au bar de l’établissement. Moi, je ne suis pas là pour ça, je n’attend qu’une chose: rencontrer l’équipe du Gorafi. Je vais être servi.

Quelle bonne idée a eu le Forum des Images en proposant une carte blanche à la rédaction du Gorafi dans le cadre de son festival « Qui fait l’info« , auquel vous pouvez encore assister jusqu’au 31 octobre prochain et qui propose une approche cinématographique des médias autour d’une rétrospective de pas moins de 50 films. Hier soir, l’équipe du journal satirique avait choisi de projeter, non sans raison, « Faites le mur » de Banksy. Le parallèle ne pouvait être mieux choisi.

Du pouvoir de l’imposture

Dans son film, le street-artiste britannique s’attèle à un ingénieux story-telling: Thierry Guetta, français cinglé et attachant exilé aux États-Unis pour y ouvrir une friperie, filme tout ce qu’il fait depuis qu’il s’est trouvé en possession d’une caméra. Un jour, il se fixe l’objectif de réaliser un documentaire sur le street-art. Son rêve-ultime: rencontrer Banksy. Grâce à une chance inouï, il parvient à faire sa rencontre. Impressionné par la passion de son nouveau protégé, Banksy le pousse à réaliser ses propres oeuvres: Thierry Guetta devient artiste sous le nom de « Mr Brainwash », organise une gigantesque exposition dans les anciens locaux de CBS à Los Angeles.

La gloire est lancée. Mais une gloire au parfum d’imposture: Mr Brainwash copie vulgairement les street-artistes qui l’ont précédé, mais aussi Andy Warhol. L’imposture mise en abîme dans le film l’est aussi dans la réalisation: impossible de savoir si Banksy n’a pas inventé de toute pièce le personnage de Mr Brainwash, s’il n’est pas lui-même Mr Brainwash, ou si tout simplement Banksy existe. Où se situe le fake? Les élements de réel? Mystère.

Du pouvoir de la satire

« Banksy correspond bien à ce que l’on fait » annoncent les deux membres de la rédaction du Gorafi présents pour débattre avec  le public après la projection. « On peut légitimement se demander: à quel point Banksy est-il de mèche avec Mr Brainwash? » continuent-ils. La modératrice du débat fait justement remarquer qu’à aucun moment, ni dans le générique de fin, ni dans celui du début, le nom de Banksy n’est mentionné comme réalisateur.

« Banksy n’est pas le premier à le faire. Il s’inscrit dans le mouvement des mockumentary, des oeuvres se présentant sous les traits d’un documentaire sérieux mais qui ne sont en réalité qu’un leurre. On peut citer l’excellent Forgotten Silver de Peter Jackson: diffusé sur la chaîne néo-zélandaise TV One, il tentait de démontrer que le cinéma n’avait pas été inventé par les frères Lumière mais était en fait une pâle copie d’une invention venue de Nouvelle-Zélande. À l’époque, beaucoup de téléspectateurs ont peu apprécié le fait d’avoir été dupés » affirment les deux journalistes du Gorafi.

Si les deux compères du journal satirique arrivent à garder leur sérieux un moment, cela ne dure pas. À une journaliste-stagiaire de Rue89 souhaitant déposer son cv pour postuler au journal, ils répondent: « on est en train de réfléchir avec Jean-François Bussière, notre patron, pour racheter Rue 89 ». Mais pour le moment, pas de réponse au choix du film de ce soir: « L’une des clefs de ce film est la question de la forme. Une de nos grandes idées au journal,que nous appliquons au quotidien, c’est que le fond c’est la forme. Nous aspirons à un maximum de rigueur dans l’écriture de nos articles afin de leur assurer une crédibilité ».

Naissance d’un mouvement

Dans le public, beaucoup aimeraient savoir qui se cachent derrière ce journal satirique à l’influence grandissante. « Nous n’avons pas une démarche d’anonymat mais notre identité importe guère. Nous sommes tous des auteurs, nous sommes un mélange de vocation et de délire. Nous sommes nous-même des journalistes de la presse populaire, il faut bien manger! » déclarent-ils.

Se sentent-ils les précurseurs d’un mouvement? « Nous ne sommes pas les seuls à faire ça. Aux États-Unis, vous avez The Onions qui s’est lancé en 1988. D’après certaines infos, ils seraient au courant de notre initiative: c’est flatteur. Mais notre maître à nous, c’est Pierre Dac et l’os à moelle (…). Face au succès que nous rencontrons, nous avons une forme de fierté mélangée à de l’inquiétude: pendant que l’on fait de l’audience, la presse connaît des heures difficiles et il y a une défiance grandissante de la population face aux médias ».

Apolitique

Face à la démarche de Banksy et son mockumentary, la rédaction du Gorafi se définit comme des concepteurs de faits. « On est plus débile que Le Petit Journal de Canal. Surtout, on préfère la satire à part entière. On n’est pas du tout dans une démarche militante comme peut l’être le collectif Humour de droite. On tape sur tout le monde. On n’est pas non plus dans le canular comme peuvent l’être les Yes MenIls sont crus et cherchent à bluffer de A à Z ».

Modestes, les deux membres de la rédaction du Gorafi concluent leur intervention de la sorte: « On n’a pas créé un mouvement, on n’invente jamais rien. On bénéficie simplement de la liberté d’expression permise en France, ce qui est une chance à saisir. » Je crois que je ne vais pas tarder à déposer mon CV.

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