À qui appartient la presse?

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Le Forum des Images et son cycle « Qui fait l’info », consacré aux médias à travers une rétrospective de 50 films et une série de rencontres, nous réserve bien des surprises. On avait quitté l’institution des Halles impressionnés par la prestation de la rédaction du Gorafi, sans très bien savoir comment déceler le vrai  du faux. Ce soir, c’est tout autre chose qui nous attendait: un débat autour du financement de la presse avec Pierre Haski, cofondateur de « Rue89 », François Bonnet, cofondateur de « Médiapart » et Jean Stern,ancien rédacteur en chef de « La Tribune ». Reportage.

Un débat dont le modérateur n’est autre que Marc Voinchet, animateur-radio qui officie chaque matin dans la matinale de « France Culture », c’est toujours agréable. Vous me rétorquerez: et pourquoi? Marc Voinchet a cette capacité à provoquer le débat en trouvant des questions justes sans agresser son interlocuteur, chose rare dans le milieu. C’est ainsi qu’il ouvre la discussion sur les pressions auxquelles peuvent être confrontés les journalistes, de la part de certains industriels contrôlant de grands médias. Pour Jean Stern, « le plus souvent, il n’y a pas de rencontres réelles avec eux, tout se passe au téléphone, ce qui n’enlève rien à la brutalité de certaines conversations ». Pour sa part, François Bonnet raconte une anecdote pour le moins assez édifiante: « un jour, j’ai eu une réunion avec Bolloré au moment du lancement d’un gratuit, époque où j’étais encore au Monde. Là, il nous expliquait qu’il aimait écrire des blagues qui se retrouvaient ensuite en fin du gratuit. Gratuit que vous connaissez tous aujourd’hui sous le nom de Direct Matin ».

Un modèle économique dépassé

S’il y a pression de la part d’industriel type Bolloré, Dassault et consort, les intervenants présents ce soir reprochent à la presse traditionnelle de s’accrocher à un modèle dépassé, apeurée par toute idée d’innovation. « On est dans la poursuite d’un schéma vieux comme la presse. Pourtant, cette presse change: la vente par Lagardère d’une dizaine de ses titres, le rachat du « Washington Post » par Jeff Bezos le prouvent » insiste Pierre Haski. Sur la même lancée, Jean Stern continue: « si on enlevait les milliardaires, une grande partie des quotidiens auraient disparu. Pour ces riches patrons, acheter un journal, c’est se donner bonne conscience et lisser son image. »

(In)dépendance?

Alors quelles alternatives trouver face à une presse en crise, réticente à toute nouveauté? « Aux États-Unis, l’investissement dans la presse a payé » affirme François Bonnet. Pour lui, appliquée en France, ces stratégies pourraient s’avérer dynamisantes. « Il y a une crise mondiale de la presse papier, c’est indéniable. Dans cette crise, la France a une spécificité: le problème de la dépendance, conjuguée à une perte de qualité du contenu éditorial. Je ne crois que tout le monde ne se rend pas bien compte de la régression que l’on connaît actuellement » continue-t-il. C’est là qu’intervient une inévitable comparaison avec d’autres pays. « Aux États-Unis, en Grande-Bretagne ou en Allemagne, les plus grands groupes médiatiques ne travaillent que dans le secteur des médias, c’est n’est pas le cas en France avec la présence d’industriels » insiste François Bonnet.

Responsabilité des journalistes

En guise de question-provoc, Marc Voinchet lance: « mais alors, qu’est-ce qu’ont foutu les journalistes? ». Pour Jean Stern, il y a sans doute « un manque d’intérêt pour le lecteur », la publicité trônant sur la première marche du podium. Mais il n’y a pas que ça: « À Libération, on avait délégué la direction du journal à de grands journalistes, mais de piètres managers ». François Bonnet le rejoint sur cette analyse: « il y a une ignorance profonde des journalistes envers la nécessité d’indépendance. C’est pourquoi il ne faut pas distinguer économie, innovation et journalisme. Plus nous les séparerons, plus nous nous égarerons. »

Pierre Haski cite alors une anecdote pour le moins réjouissante: alors qu’il était encore à Libération, il s’était vu convoqué par Serge July, fondateur du journal dans son bureau: Apple voulait acheter tout l’espace publicitaire d’une édition, mais en masquant un maximum son aspect publicitaire. Après deux heures de réflexion, la rédaction décide de ne pas céder: Apple accepte, prouvant ainsi qu’il bluffait. « Aujourd’hui, ce ne serait plus possible. Nicolas Demorand aurait conclu le contrat dans son bureau » conclue-t-il.

Place du Politique

Alors que François Bonnet rappelle non sans malice la phrase prononcée par Jean-Marie Colombani lorsqu’il était à la tête du Monde (« on va passer d’un journalisme d’investigation  à un journalisme de validation »), Marc Voinchet fait dériver la discussion vers les liens qui unissent politique et journalisme. Pour Jean Stern, « les politiques n’ont jamais joué le jeu avec la presse ».François Bonnet lui rétorque: « La presse quotidienne régionale deal avec les pouvoirs locaux. Prenons un exemple: Jean-Noël Guérini est un des premiers financeurs de « La Provence ». Dans une approche nationale, Pierre Haski affirme que le Parlement n’a jamais su jouer son rôle face aux problématiques auxquelles est confrontée la presse. De son côté, François Bonnet insiste sur la nécessité de réduire la TVA pour les « pure player », dont font partie « Médiapart » et « Rue89 », et de mieux répartir les aides financières accordées par l’État.

Révolution 2.0

Pour tout les intervenants présents ce soir, l’avenir est dans le numérique. Si la presse traditionnelle ne prend pas le virage, elle se perdra. « Rue89 et Médiapart ont dès le départ eu des logiques différentes. Chez nous à Médiapart, nous défendons le contenu payant, afin de nous passer de la publicité et de nous concentrer uniquement sur le lecteur, ce qui n’est pas le cas de Rue89 » insiste François Bonnet. Les mois, années à venir diront si les acteurs de la presse traditionnelle vont enfin se secouer. La jeune relève est là pour le lui faire savoir.

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