Chroniques d’Haïti #6

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12 janvier. Feuilletant quotidiennement Le Nouvelliste, une chose m’a étonné: la permanence de l’expression «12 janvier». Pour qui n’a pas été en Haïti, la date n’évoque peut-être rien mais ici, elle est lourde de sens. «Goudou-goudou» en créole, le séisme du 12 janvier 2010, à 16h53, tout le monde s’en souvient ici. Tout le monde a perdu un frère, un cousin sous les décombres. Parfois, c’est une jambe, un bras, qui ont dû être amputés après le séisme. On raconte même ici que les ONG se seraient laissées aller à une folie de l’amputation: difficile de déceler le vrai du faux.

Prestige. En France, on l’associerait à la catastrophe pétrolière qui avait ravagé nos côtes quelques temps après l’Erika. En Haïti, la «Prestige» dès la sortie de l’avion, sous forme d’autocollant sur les tapis roulant recevant les bagages. La «Prestige», c’est la bière nationale, proche d’une Kro’ ou d’une Heineken au goût. C’est la bière que l’on savoure bien fraîche, parfois presque glacée, sur la terrasse d’un bar, dans une réception ou encore achetée à un vendeur ambulant. Fierté nationale, avec le rhum Barbancourt produit à Port au Prince, elle est un des succès commerciaux d’Haïti. Qui, espérons le, en appellent d’autres.

Circulation. Anarchique, c’est le mot. Pas de panneaux de signalisation, si ce n’est parfois un panneau de stop dont on se demande s’il sert vraiment à quelque chose puisque les priorités n’existent pas: c’est à celui qui s’insérera le premier. Et le permis dans tout ça? Au détour d’une conversation avec une jeune fille, celle-ci me glisse: «Ici, le permis n’est pas très dur à avoir. Au début tu t’entraîne sur la place du Champs de Mars comme il n’y a pas trop de circulation puis, au bout d’un moment, on t’emmène sur des routes plus compliquées (…). Mais si tu as de l’argent, tu peux aussi acheter ton permis». Quand je lui explique que nous ne pouvons pas faire ça en France, elle tombe des nues.

Bordels haïtiens. Ne me demandez pas comment j’ai atterri là-bas. Et non, ce n’était pas une récompense de fin de séjour: loin de moi le fantasme du colon en vacances. Le long de la Grande-Rue de Port au Prince, pullulent les «clubs». A l’intérieur, un public exclusivement masculin zieute sur des femmes de joie en décolleté plongeant et mini-short, tout en sirotant un verre de rhum glacé. Quand on s’y attarde, les visages de ces filles disent la tristesse et l’ennui. Là, un homme négocie le prix de la passe. Ici, un autre paye des coups avant de «monter» en bonne compagnie. Les prix sont dérisoires: dans la rue, comptez 50 gourdes (environ 1,5 euros), de 250 à 500 gourdes à l’intérieur (soit entre entre 7,5 et 15 euros). La misère sexuelle a pignon sur rue.

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Chroniques d’Haïti #5

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Oloffson. Pour tout expatrié, humanitaire en quête de soirées mondaine, journaliste de passage, c’est le lieu de villégiature idéal. Situé avenue Christophe à Port au Prince, l’hôtel est un véritable havre de paix dans l’agitation permanente de la capitale haïtienne. Ici, on se bat pour louer la chambre qui, jadis, avait été occupée par l’écrivain britannique Graham Greene, connu pour son roman Les comédiens, inspiré du régime du terrible dictateur François Duvalier. Le propriétaire de l’hôtel, Richard-Auguste Morse, musicien et passionné d’art vaudou, organise chaque jeudi une soirée festive avec son propre groupe de kompa.

Nation. A force de discuter inlassablement avec des écrivains, musiciens, slameurs, critiques littéraires ou journalistes, il ressort une même envie de définir, de penser ce qui fait l’haïtien. Terre de passage, terre d’émigration depuis les beaux débuts de Toussaint Louverture, elle a pourtant dû faire face une forte scission entre blancs, mulâtres et noires. Pour certains, c’est dans l’oubli de la couleur de peau qu’Haïti pourra se relever. Pour d’autres, c’est dans la mise sur pied d’un état, d’un gouvernement lavé de la tare nommée «corruption». Il y a du mouvement, des engueulades et prises de bec, mais on sent la recherche permanente d’idée nouvelles pour remettre sur pied la première république noire de l’histoire.

Panthéon. C’est un bâtiment au kitsch assumé: situé sur la place du Champs de Mars à Port au Prince, le musée du Panthéon nationale est une sorte de condensé de la mémoire officielle du pays. A côté des dépouilles conservées ici de Toussaint Louverture, Pétion et Dessalines, fondateurs du pays, le musée retrace deux siècles de l’histoire d’Haïti, avec un rapide aparté sur la découverte par Colomb et la période esclavagistes. Dans la dernière salle du musée, une frise présente la liste complète des chefs du gouvernement haïtien: on s’imagine alors voir les visages de Nicolas Sarkozy et de François Hollande au Panthéon parisien. Dans une salle à part, une exposition se consacre à l’art contemporain haïtien, concentré d’influences vaudou, de récup’ et d’art occidentalisé: si le ministère de la culture ne daigne pas subventionner la plupart des créations artistiques haïtiennes, il trouve ici une belle vitrine pour contredire cette vérité.

Digicel. Sur les murs des maisons, des universités, sur les blouses de vendeurs ambulants, dans les spots de publicité à la télévision, la Digicel est partout, allant même jusqu’à financer des écoles et proposer sa propre «Star Academy». La Digicel? Principal opérateur de téléphonie mobile du pays, il a révolutionné la consommation téléphonique des haïtiens en diminuant fortement le coût des appels, comme Free a pu le faire récemment en France. Plutôt appréciée des haïtiens, dirigée par un belge, la compagnie est néanmoins critiquée pour avoir financé la rénovation du fameux «Marché de fer» de Port au Prince, principal succès de la calamiteuse commission Clinton (création post-séisme de l’ONU pour coordonner l’organisation de l’aide humanitaire). Alors que la Digicel n’était qu’actionnaire minoritaire du «Marché de fer» à ses débuts, elle en posséderait aujourd’hui plus de la majorité. Confusion public/privé? Haïti n’en est pas à son coup d’essai.

Chroniques d’Haïti #4

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Messe créole. Le temps où les prêches des prêtres et pasteurs étaient délivrés en français est depuis longtemps révolu: la langue vernaculaire, le créole, est privilégiée. En l’église de Saint-Roch, sur les hauteurs de Port au Prince, le rite catholique de célébration de la messe est adapté aux traditions haïtiennes. Vous n’y trouverez pas d’orgues mais des accompagnements musicaux inspirés  de la musique « racine », c’est-à-dire de la musique traditionnelle, comme l’on parle de « roots » en anglais. Sur l’autel, trois jeunes filles dansent élégamment pendant les chants. L’homélie du prêtre dure une bonne demie-heure, les remerciements une autre bonne demie-heure. Ce qui fait une messe de trois heures.

Éducation. Après la messe, direction l’école mixte de Saint-Roch, gérée par l’Église catholique, pour une nouvelle réception, bien moins élitiste que la veille. En Haïti, une bonne partie des écoles sont gérées par des congrégations religieuses. Les écoles les mieux cotées sont  d’ailleurs celles des religieux. L’État haïtien gère bien les écoles publiques, mais il faut attendre l’université pour que celles-ci soient réellement côtés, avec la difficulté de concours extrêmement sélectif (une trentaine de places pour trois mille demandes en moyenne pour l’ENS haïtienne).

« Chacha ». C’est au détour d’une course à pied organisée, sous un soleil de plomb, ce dimanche à Port au Prince, que je croise Sacha, surnommé « Chacha » (en photo ci-dessus). Au départ, il s’avance vers moi pour me demander de l’argent. Puis, intrigué par la présence de mon appareil photo, il me montre du doigt une fillette qu’il souhaite que je prenne en photo. Je m’exécute et la lui montre: il sourit. Nous partons: « Chacha » continue à nous suivre. Il veut maintenant parler dans le micro de mon frère, qui réalise ici un reportage audio. Il dit: « Je m’appelle…Chacha! ». Il court vers moi et souhaite maintenant que je le photographie. Après avoir pris la pose, je lui montre la photo: il sourit à nouveau. « Merci, merci! »

Chroniques d’Haïti #3

IMGP9331ONG. « Comme on a l’habitude de le dire, Haïti est la terre des organisations non-gouvernementales » me confiait mercredi Joe-Antoine Jean-Baptiste, journaliste. Effectivement, leur présence se remarque à chaque coin de rue. Ainsi, quasi toutes les bâches recouvrant les habitats de fortunes comportent l’inscription « USAID », soit l’United States Agency for International Development. Dans les maisons, il n’est pas rare de croiser des cartons de vivres empilés fournis par l’UNICEF. Pourtant, et c’est ce qui ressort lorsque l’on discute avec des haïtiens, les ONG sont bien moins présentes qu’au lendemain du séisme du 12 janvier 2010: l’état d’urgence dépassé, peu d’ONG se risquent à des projets de développement sur le long terme.

Ségrégation sociale. Aujourd’hui, 15 août, en Haïti, c’est jour férié: de Port au Prince à Petit-Goave, en passant par le Cap Haïtien, les fêtes patronales s’enchaînent. Arrivé hier après-midi à Petit-Goave, j’ai pu constater l’effervescence qui anime les villes haïtiennes en période de fête patronale. Dans chaque rue, des restaurants, des bars ou de simples particuliers installent des baffles qui diffusent sans discontinue du zouk ou du konpa, la danse la plus populaire en Haïti. Des processions en l’honneur de la Vierge et de grandes messes sont aussi organisées.
C’est à cette occasion que je me suis retrouvé dans une réception réservée aux dignitaires catholiques de la ville. Organisée dans l’école catholique de Petit-Goave, la réception laisse un goût amer de colère: à l’entrée, une sorte de vigile filtre les personnes autorisées à rentrer, laissant sur le carreau le « petit peuple ». A l’intérieur, un buffet qui suinte l’abondance nous attend. Preuve de l’énormité de l’évènement, on trouve des grappes de raisin et des pommes alors qu’Haïti n’en produit pas et que l’on en trouve pas dans les étals des commerçants.

Gastronomie. D’Haïti, je n’avais que le goût du riz sauce pois que des haïtiens réfugiés en France m’avaient fait découvrir il y a quelques années. Ici, la banane est reine: sucrée, salée ou frite, elle peut se déguster du petit-déjeuner au dîner. Avec une cuisse de poulet, elle remplace à elle seule une bonne quantité de pommes de terre. Au petit-déjeuner, l’akasan, mélange de bouillie de maïs, de lait concentré et de sucre, est un vrai délice. Et puis, en période de forte chaleur et d’humidité, un grand verre de jus de grenadia, proche de la goyave.

Chroniques d’Haïti #2

IMGP9275Change. Qui n’a pas changé ses euros en France avant d’arriver en Haïti l’aura sans doute constaté: il demeure difficile de faire du change en Haïti. Peu de distributeurs de billets permettent de retirer directement depuis sa carte de crédit en gourde, la monnaie nationale. Surtout, les haïtiens parlent d’un « dollar haïtien » qui légalement n’existe pas mais qui, dans les faits, est utilisé tous les jours.

Champs de Mars. Non, ce n’est pas le nom de l’esplanade située en face de la tour Eiffel: en Haïti, le Champs de Mars est la place principale de la capitale, Port au Prince. Celle-ci concentre le palais national, aujourd’hui rasé (le séisme du 12 janvier 2010 l’ayant laissé en ruines), les principaux ministères ainsi que quelques ambassades. A quelques pas de la statue de Toussaint Louverture, trônant fièrement au centre de la place, une construction à moitié-terminée attire l’oeil: c’est la tour 2004. Construire entre 2003 et 2004 par le président de l’époque, Jean-Bertrand Aristide, elle devait être le nouveau symbole de la capitale. Mais l’ouvrage n’a jamais été terminé: la tour flamboyante imaginée par Aristide a aujourd’hui des allures de château d’eau en ruine.

Artistes de rue. « Mon frère, mon frère! Aides-moi, aides-moi! »: réponse par la négative. C’est un peintre d’art naïf haïtien qui m’alpague sur la place du Champs de Mars où les artistes exposent en nombre leurs toiles:
-Lui: « Tu vois, tu ne veux pas m’aider, alors que pour moi, tu es mon frère ».
-Moi: »Je n’ai rien à te donner, je suis journaliste. Si tu veux, je peux faire un article sur toi, parler de l’art haïtien, c’est aussi ça t’aider. »
-Lui: »Non, tu ne veux pas m’aider. Même ta bouteille vide me suffira. Tu vois, ce matin, je suis parti sans manger de chez moi alors que j’ai une femme et un enfant à nourrir. Et toi, tu ne veux pas m’aider… »

Politique. En soirée, je discute une bonne heure avec Joe-Antoine Jean-Baptiste, journaliste à Télé Horizon 2000 et pigiste pour Le Nouvelliste, plus ancien quotidien haïtien. Après lui avoir fait part de mes idées de reportage dans le pays, il me parle de la présidence de Michel Martelly: « Tu as sans doute vu sur le Champs de Mars, toute la place est en travaux. C’est une volonté du nouveau gouvernement. Il y a quelques semaines, j’ai voulu faire un papier sur ces travaux. Je n’ai rien pu faire: impossible d’accéder au chantier. J’ai dû me contenter de faire le tour de la place pour sonder l’ambiance. C’est comme si le gouvernement clôturait la place pour faire croire à de grands travaux, sans que l’on sache vraiment ce qu’ils y font ».

Chroniques d’Haïti #1

IMGP9246Avion. « C’est à n’y rien comprendre: cela fait plus de vingts ans que je fais l’aller-retour entre la France et Haïti et c’est la première fois que ça m’arrive! »: à moins de vingt kilomètres de Port au Prince, l’avion traverse une forte zone de turbulence, sans que le pilote ne prenne la peine d’en avertir les passagers. Ca crie dans tous les sens, une haïtienne de la diaspora rigole: « putain, c’est Space Moutain ou quoi, on se croirait à Disneyland! ». Un peu plus loin, un homme d’un certain âge est pris d’une crise de panique, avec des cris que l’on pourrait attribuer à un jeune enfant. Après trois tours de la capitale haïtienne, l’avion se pose en douceur sur une des pistes de l’aéroport Toussaint Louverture. Tous les passagers applaudissent longuement le pilote, soulagés d’être arrivés sains et saufs.

Aéroport. « Les touristes devront s’acquitter d’une redevance de 10 US$ pour la durée de leur séjour en Haïti » annonce une pancarte avant les bureaux des douanes. Vous n’avez pas de dollars? Ce n’est pas grave, l’administration haïtienne a la conversion facile: donnez 10 euros. Dans une des files allant vers les douaniers, une femme s’emporte: « Je ne paierai pas la taxe, je suis d’origine haïtienne, moi! ». La redevance est récente: elle a été décidée par l’actuel président-dont le portrait trône fièrement dans les allées de l’aéroport-Michel Martelly. L’espace d’accueil de l’aéroport n’a d’ailleurs plus rien à voir avec celui occupé par une armée de diplomates, de membres de la MINUSTAH en 2010: le nouveau gouvernement en a fait une vitrine d’un état qui veut se montrer moderne.

La rue. C’est la vie, en Haïti. Du monde qui y grouille en permanence. A peine sorti du terminal, c’est ce fourmillement qui vous inonde. Là, des femmes, en rangs serrés, portant leurs vivres sur la tête. Ici, des vendeurs ambulants vendant fruits, produits high-tech ou cartes pour mobiles. Les rues n’ont plus rien à voir avec les gravats qui les jonchaient en 2010, seuls les étages encore détruits d’habitats de fortune témoignent du séisme.

Prisonniers. 3 des 300 évadés de la prison de Port au Prince ont été retrouvés à la frontière entre Haïti et la République Dominicaine: c’est ce qu’annonçait avec humour la radio ce matin. Un sujet de moins à traiter. Et toujours en jeu, les 1 000 000 de gourdes promises par le gouvernement à qui les retrouveraient.