Les 10 raisons de l’ambiguité de la Turquie face à Daesh

L’entrée de la ville de Kobané à la frontière turco-syrienne (crédits: DR)

La ville de Kobané, en Syrie, ville à majorité kurde à proximité de la frontière avec la Turquie, est en passe de tomber aux mains des djihadistes de Daech. En réaction, la Turquie a fermé ses frontières afin d’empêcher les kurdes de Turquie de se rendre en Syrie pour combattre aux côtés de leurs frères à Kobané. Comment expliquer ce double jeu du régime Erdogan face à Daech? En voici les 10 principales raisons. 

1.Le gouvernement turque est en guerre ouverte contre le PKK. Avec les Etats-Unis, le Canada ou encore l’Union-Européenne, la Turquie intègre le Parti des Travailleurs du Kurdistan à sa liste des organisations terroristes. Son fondateur, Abdullah Öcalan, est retenu en détention par les turques depuis 1999. Ceci peut expliquer la réticence du gouvernement turc à ouvrir ses frontières aux kurdes de Turquie pour aller combattre contre Daesh à Kobané, en Syrie. Lundi dernier, à Paris, lors d’une manifestation de soutien aux kurdes de Kobané, il n’était pas rare d’entendre des slogans tels que « Turquie fasciste » et des pancartes demandant la libération d’Abdullah Öcalan:

2.La Turquie est la base arrière des djihadistes de Daesh.  En 2011, déjà, les rebelles syriens trouvaient refuge en Syrie face à un régime de Damas de plus en plus inquiétant.  Dans le même temps, la Turquie a été soupçonné de se servir de la couverture des rebelles syriens pour accueillir des djihadistes. En 2012, l’agence de presse Reuters  affirmait que des djihadistes affiliés à Al Qaida avaient été aperçus à la frontière turque. Si le gouvernement turc a longtemps joué à l’aveugle face aux mouvements de djihadiste sur son propre territoire, les évènements de Kobané semblent particulièrement l’inquiéter au point de sécuriser ses frontières.

3.Le Parlement tuc a voté une motion autorisant l’armée à intervenir en Irak et en Syrie si nécessaire. Jeudi dernier, à une large majorité, le Parlement s’est prononcé en faveur d’une intervention militaire face à Daesh. Point important, les troupes étrangères sont autorisés à stationner sur le sol turc si elles sont amenées à coopérer avec la Turquie face à Daesh. C’est un virage à 180 degrés pour le gouvernement turc: souvent accusé de soutenir l’Etat Islamique, le président turc Recep Tayyip Erdogan s’est dit opposé aux exactions commises par Daesh. Pour justifier son revirement de dernière minute, le gouvernement turc à affirmé ne pas vouloir mettre de l’eau sur le feu après l’enlèvement en juin par Daesh de 46 ressortissants turcs, libérés en septembre.

4.Au début de l’année, la Turquie a fait passer des camions transportant du matériel à destination de la Syrie pour de l’aide humanitaire. C’est dans la province d’Adana que la police turque a fait cette découverte. Les camions appartiennent au MIT, les service de renseignement turc, d’après des révélations qui ont fuité dans la presse turque. « Le véhicule (intercepté) transportait de l’assistance pour les Turkmènes, il y a aussi des Turkmènes là-bas, en Syrie » a justifié le ministre de l’intérieur Efkan Kala.

5.La Turquie se déclare modérée face aux occidentaux et contribue au renforcement des groupes radicaux. La Turquie est membre de l’OTAN, mais son opposition actuelle au régime de Bachar Al Assad l’amène à soutenir la rebellion syrienne, même si les groupes djihadistes y ont pris le pas sur les modérés ces dernières années. Pour faire accepter cette stratégie à ses alliés occidentaux, le gouvernement turc argue de sa volonté toujours renouvellée de faire tomber le régime de Damas.

6. L’AKP est fragilisée depuis le «printemps turc» de juin 2013. Malgré sa réélection en août, Erdogan ne peut plus compter sur un soutien invétéré de la population à son gouvernement. Au printemps dernier, le gouvernement avait tenté successivement de limiter l’accès à Twitter et à Youtube, ce qui avait amené la population à trouver des moyens alternatifs pour s’y connecter. Cette censure faisaient suite au scandale de corruption de certains fils de ministres du gouvernement Erdogan. Si l’élan contestataire né en 2013 sur la place Taksim s’est depuis progressivement essouflé, l’opposition continue de faire entendre sa voix, avec l’arrivée nouvelle de l’ex-allié du pouvoir, le prédicateur musulman Fetullah Gülen.

7.L’histoire des relations turco-syrienne démontre l’ambiguité de la diplomatie turque. Jusqu’au « printemps arabe » et à la révolution syrienne de 2011, Ankara entretenait de très bonne relations avec Damas. Depuis 2011, le gouvernement turc se présente comme le meilleur rempart face aux atrocités de Bachar Al Assad, aidant l’opposition syrienne, qu’elle soit modérée ou islamiste. Erdogan a ainsi récemment déclaré  qu’il ne voulait « ni Assad ni l’EIIL ». 

8.La Turquie espère peut-être encore intégrer l’Union-Européenne. Si les négociations paraissent aujourd’hui au point mort, le gouvernement Erdogan n’a pas perdu l’espoir de faire rentrer la Turquie dans l’Union-Européenne. En témoigne la déclaration du président turc en avril dernier présentant ses condoléances aux descendants des victimes du génocide arménien, même si la terminologie de « génocide » reste toujours tabou pour le gouvernement turc. Ceci pourrait expliquer la position actuelle de la Turquie face à l’avancée de Daech, qui ne peut sans doute trop s’éloigner de la position défendue par les occidentaux. 

9.Derrière Daech, il y a le risque pour la Turquie de voir la création d’un état kurde indépendant. Ce serait le scénario catastrophe pour le gouvernement turc. Si les Kurdes de Syrie venaient à s’allier avec ceux présents en Turquie et en Iraq, pourrait naître la volonté de créer un « grand Kurdistan », menaçant les frontières des 3 pays. Dans le même temps, la non-réaction de la Turquie face au risque d’un massacre à Kobané pourrait dégrader les relations entre la minorité kurde et le gouvernement turc, une des réussite d’Erdogan depuis le début des années 2000. Une équation qui en dit long sur le double jeu de la Turquie. 

Syrie

Les groupes minoritaires aux frontières syriennes (source: Libération)

10.Erdogan a perdu la tête et souhaite se retirer dans les montagnes d’Anatolie pour une retraite bien méritée. Vous avez eu le courage de lire ce papier jusqu’à la fin, c’est bien. Mais ce dixième point est un fake. Nah. 

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