L’élite monte au Front

C’est une nouvelle qui s’est répandue comme une trainée de poudre à la fin du mois d’août dernier. Plusieurs étudiants de Science Po ont l’ambition d’y créer une section du Front National. Un événement qui n’est pas une première, mais qui en dit beaucoup sur la stratégie de normalisation du parti.

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Avec 4 autres étudiants, Aymeric Merlaud a l’ambition de créer une section FN à Science Po (crédit: Samuel Chalom)

Auraient-ils quitté le «paquebot», siège historique du Front National, pour une péniche? Pas encore. En tout cas, en ce lundi de septembre, alors que les nouveaux science-piste viennent tout juste de faire leur rentrée, chemises cintrées bien rentrées dans le pantalon, point de parti frontiste à l’horizon. Dans cette «péniche», surnom donné au hall central de Science Po Paris, au 27 rue Saint-Guillaume, dans le quartier très intello de Saint-Germain des Prés, s’affairent, derrière une longue table, les militants du syndicat de gauche UNEF et quelques sympatisants de la section Les Républicains. Mais le Front National manque à l’appel. Normal: pour faire partie des associations reconnues par Science Po, la section du FN devra faire l’objet d’un vote qui aura lieu début octobre. Le parti frontiste devra, comme toute association de l’école souhaitant être reconnue, obtenir un minimum de 120 voix à l’occasion de ce suffrage organisé par internet auprès des étudiants, sachant que chaque étudiant représente deux voix.

Rien de nouveau sous le soleil

Le Front National à Science Po, c’est un peu le pied de nez d’un parti qui a toujours joué sur son image anti-élite et qui rejoint maintenant l’un des quelques symbole de cette même élite, où la quasi-totalité de l’éventail politique français, du Front de Gauche aux Républicains, est présent. Science Po, c’est une grande école à la française, plus de 10 000 élèves, 6 campus en région, un tremplin pour les arcanes du pouvoir, la haute-fonction publique ou la diplomatie. «  l’arrivée du FN à Science Po est survendue» affirme Jean-Yves Camus, chercheur et spécialiste de l’extrême-droite. «J’étais étudiant à Science Po dans les années 1980, l’extrême droite était déjà présente, avec des militants sans-doute beaucoup plus violent qu’aujourd’hui». A l’époque, l’association s’appelait Union des Etudiants des Droites (UED), et permettait à des membres du Groupe Union Défense (GUD), groupuscule d’extrême-droite connu pour ses actions violentes, de la faculté de droit d’Assas, d’«infiltrer» Science-Po en sous-marin. En 1990, Le FN lui-même a tenté une courte intrusion au sein de l’IEP parisien: Régis Poitevin de La Croix Faubin, étudiant encarté, avait obtenu 7% aux élections universitaires cette année-là. Aujourd’hui, l’extrême-droite, tendance souverainiste, est encore représentée via des association comme Critique de la Raison Européenne (CRE), un think tank qui organise de nombreux débats autour de l’Union Européenne, et qui ratisse large, de l’extrême-gauche à l’extrême droite.

Davy Rodriguez, du Front de Gauche au FN

C’est d’ailleurs un des cofondateurs de ce think-tank, Davy Rodriguez, qui va rejoindre la future section FN de Science Po avec quatre autres étudiants. Une décision qui, en apparence, a de quoi surprendre: jusque là militant au Front de Gauche, après un passage au Parti Socialiste, l’étudiant de 21 ans n’a décidé de s’encarter chez le parti frontiste qu’au beau milieu du mois d’août. Mais une décision qui n’étonne qu’à moitié ses anciens camarades de lutte. «Si on regarde le parcours politique de Davy Rodriguez, il est assez bizarre. Il y a, à mon avis, dans ce choix de l’opportunisme» confie Antoines Salles, 21 ans, étudiant en master et membre du bureau du Front de Gauche Science Po, qui a connu Davy Rodriguez pour avoir milité à ses côtés. Mais n’allez pas lui dire que le souverainisme, présent dans certains pans de l’extrême-gauche française, peut expliquer le ralliement de l’«un des siens» à l’extrême-inverse. «Notre souverainisme, c’est celui de la démocratie (…). Le FN, c’est une alternative de casse des acquis sociaux» vous rétorquera-t-il.

Non, pour Abel Mestre, journaliste au quotidien Le Monde et spécialiste du FN, c’est bien du côté de l’opportunisme qu’il faut chercher. «Le Front National est le seul parti à pouvoir offrir des rétributions symboliques, chose impossible au PS ou chez Les Républicains (…). Chez eux, tu peux rapidement prendre du galon et te voir proposer des postes à responsabilité» affirme-t-il. Science Po serait donc un moyen pour le FN de trouver ses futurs cadres? Gaëtan Dussaussaye, président du Front National de la Jeunesse, jure que non. «Notre volonté n’est pas de créer un parti d’énarques comme les autres l’ont fait. On veut simplement permettre aux étudiants de rejoindre l’engagement politique qui est le notre» affirme-t-il.

«Pourquoi refuser l’arrivée du FN à Science Po? C’est un parti légal»

Pour Clotilde Hoppe, secrétaire générale de l'UNEF Science Po, l'arrivée du FN dans l'école était prévisible (crédit: Samuel Chalom)

Pour Clotilde Hoppe, secrétaire générale de l’UNEF Science Po, l’arrivée du FN dans l’école était prévisible (crédit: Samuel Chalom)

Alors certes, le FN à Science Po, on n’y est pas encore, mais côté étudiant, on ne tient plus un discours simplement frontal. Au Basile, le bar qui tient lieu de «place to be» pour les étudiants à l’angle de la rue Saint-Guillaume, Hugo, Julia, Timothée et Lucie, débattent avec passion autour d’un verre du «sujet du moment». Si Timothée est militant aux Républicains, les trois autres jeunes militants ne sont pas encartés, mais tous se disent ouverts à une arrivée du parti frontiste à Science Po. «Pourquoi refuser l’arrivée du FN à Science Po? C’est un parti légal. Pour l’interdire, il faudrait dire qu’il est antidémocratique» considère Julia. Pour la plupart d’entre eux, accepter l’arrivée du Front Nationale dans leur école, c’est aussi pouvoir l’affronter sur le terrain des idées. «Qu’il manque une représentation d’une partie de l’électorat à Science Po est assez dommageable. Leur arrivée, ca va apporter une mise au point» juge Timothée. Même à l’UNEF, on n’est même pas surpris. «On savait que ça arriverait. Mais c’est surtout que ca fasse autant de bruit qui nous étonne. Concrètement Il n’y a que 5 personnes qui ont dit: on va essayer de faire reconnaître une association qui porte les valeurs du FN. Ce n’est pas grand chose» tempère Clotilde Hoppe, secrétaire générale de l’UNEF Science Po. Une faiblesse de l’effectif qui fait dire au journaliste Abel Mestre que tout ça n’est qu’une stratégie d’«enfumage» du FN. «C’est une coquille vide. Ils lancent leurs collectifs en grande pompe et après ne font plus rien. Mais dans l’esprit des gens, le FN s’est implanté, alors que ce n’est pas vrai». Un FN qui dit aussi vouloir maintenant conquérir d’autres grandes écoles comme HEC ou l’ESSEC, où le parti frontiste bénéficierait déjà de sympatisants mais qui n’osent pas encore se dévoiler. Alors, la révolution frontiste va-t-elle gagner l’élite? En tout cas, elle fait tout pour.

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