Frontière(s)

frontières

Elle est assise dans une ruelle ensoleillée du centre-ville de Bruxelles. En Belgique. Lui, adossé contre la devanture d’une épicerie orientale, la scrute. Il est quinze heure, la chaleur est lourde, il ne la quitte pas du regard. Elle ne se doute de rien, plongée dans la lecture d’un verset du Coran.

Il grille sa troisième clope de la journée, s’ennuie littéralement. Mais elle est là, elle n’a pas bougé. Il imagine un stratagème: il lancera une pierre sur les pigeons posés sur le trottoir pour qu’elle sorte enfin le nez de son livre. Timide, il se dégonfle.

Lorsqu’il rentre, il est tard, trop tard. La vaisselle s’entasse dans l’évier, délivrant une aigre odeur de moisissure. Derrière le frigo, un cafard court à toute allure: paf. La bête est déjà sous sa chaussure. Putain de célibat se dit-il, une vie à ramer seul, c’est loin d’être sexy.

Droit comme un I, il tente de trouver le sommeil dans un lit trop grand pour lui. En haut se dresse le plafond blanc des soirs tristes. A droite, à gauche, au centre, rien n’y fait: l’insomnie guette. La femme du banc ne l’a pas quitté: elle l’obsède. Il s’endort, la rêve dansant derrière des moucharabieh au milieu d’un palais oriental. « Merde, mes rêves sont kitsch » se dit-il en se réveillant. « Moi qui déteste le carton-pâte… »

Lendemain, même heure, même lieu. Elle n’a pas bougé d’un iota. Il se décide enfin à aller la voir: il s’approche, doucement, et s’assied à côté d’elle. Elle lui parle, l’air interrogative: il ne comprend pas. C’est une autre langue, « c’est foutu » se dit-il. Le voyant interloqué, elle sourit. Il lui montre du doigts le bouquin qu’elle tient entre les mains: elle, mime une prière avec ses mains. Il rit.

Le psychanalyste: vous l’avez revu?

-Lui: j’aimerais.

-Le psychanalyste: pourquoi?

-Lui: elle me plait, et me trouble.

-Le psychanalyste: c’est pour ça que vous êtes là?

-Lui: vous pensiez que ce serait pour mon Oedipe?

Cette fois, c’est elle qui est venue. La dernière fois, il lui avait laissé une adresse. Sans un mot, elle entre. Ils font l’amour. Elle sort. Il est de nouveau seul. Il court la rejoindre sur le banc: elle n’est plus là.

-Le psychanalyste: encore vous?

-Lui: elle est partie.

-Le psychanalyste: et?

-Lui: je suis seul.

La psychanalyste: hum.

-Lui: vous êtes apathique…

-Le psychanalyste: oui, c’est mon job.

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Chronique d’un provincial à Paris

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Arrivée à Montparnasse sous le cagnard. Boudiou, ce monde, je vais me perdre. Bon, faisons dans l’efficace: où est ma carte du métro? Pas dans le sac à dos apparement. Elle doit être au fond de la valise. Une lampe-torche, un thermos, ma brosse à dent, mon porte-clef diddl, la polaire pour le prochain séjour à la montagne. Putain, mais où est cette foutue carte? Bon, tant pis, je me débrouillerais. Il y aura bien une âme charitable pour m’orienter dans le métro. Trois escalators devant moi: lequel je prend?

Excusez-moi, m’sieur, je voudrais aller à la station Châtelet, je dois prendre quelle ligne? M’sieur? Tu pourrais au moins enlever ton casque connard. Ah, un plan sur le mur! Alors, Châtelet, Châtelet, Châtelet, je m’y perd avec toutes ces couleurs. Ligne…4, je suis sur le bon quai. « En raison d’un accident de personne, le trafic est interrompu entre les stations Porte d’Orléans et Réaumur Sébastopol. Veuillez-nous excuser pour la gêne occasionnée ».

Taxi! Taxi! Non mais l’autre quoi, il s’avance devant moi pour me piquer ma place. Tu t’es cru où quoi? C’est la fête du slip? Enfoiré! Ah, enfin un autre qui daigne s’arrêter. Emmenez-moi à Châtelet s’il vous plaît. On va mettre du temps pour y aller? quoi? une manif’ de Civitas en plein mois d’août contre le Mariage pour Tous alors qu’la loi est passée depuis des mois? ‘Sont vraiment cons ces parigots j’vous jure!

Salut Suzanne, salut Jean-Pierre! Quelle merde pour v’nir jusqu’ici. Au moins dans mon trou paumé, on est p’têt’ bloqué par des vaches, mais on met pas trois heures pour se déplacer. Bon, c’est pas tout mais je meure de faim. Devinez c’que j’vous ai rapporté? Un sauciflard d’chez notre Claude! Tu pensais qu’j’avais un cadavre dans la valise? Ahah, je vois qu’t’as pas perdu ton humour Jean-Pierre!

Trocadéro. Ce monde, ce monde! Je veux dire, ce tas de ferraille, moi j’en ai un max’ dans mes champs de maïs, ça s’appelle des pylones. C’est p’tête moins sexy que l’aut’ tour de m’sieur Eiffel, mais au moins, on fait pas la queue. Dis, Jean-Pierre, c’est quoi tout ces trucs qui volent au-dessus d’nous? Des oiseaux en plastoc’ que lancent les vendeurs à la sauvette? Décidément je comprend vraiment pas, c’te ville m’échappe. Ah, mes vaches me manquent!

Marais. Dis, Suzanne, c’est quoi tout ces jeunes avec des moustaches? Des hipst’quoi? Chez nous c’est les vioc’ qui la portent! Et ce monde, ce monde, pourquoi s’entasser sur des terrasses en face des bagnoles pour boire sa Kro’? Même le troquet d’la  Josée a plus de charme chez moi. Eh! T’as vu ça? Le mec d’en face a mis la main au cul d’un aut’ mec! C’est quoi ce quartier de fou? Chez nous, ces choses là, ça se dit pas, ça se fait au bois, non di diou!

Départ. Franchement, Jean-Pierre, Suzanne, j’sais pas c’que vous foutez ici. Croyez-moi, chez moi, on a p’têt’ pas la tour de m’sieur Eiffel mais on a l’clocher. Les parigots, ils ont pas inventé l’eau chaude! Puis merde, des yeux, c’est fait pour s’regarder pas pour utiliser son I’, oui son Iphone, merci pour l’aide Jean-Pierre.  En tout cas, vous s’rez toujours les bienvenue par chez moi, on s’prendra une cuite tous ensemble: on a p’têt’ pas leur « culture », mais au moins qu’est-ce qu’on s’marre!

Rêverie #2: Nom-Sens

Chagall

Il était assis au bord du gouffre, la tête trônant sur un piédestal.Lugubre. Je le voyais ainsi, d’une fenêtre donnant sur la cour de l’immeuble. Assis il était mais l’esprit voguait ailleurs. Il avait une idée qu’il n’avait jamais tenté de mener à son terme. Une idée comme tout autre, en somme une idée unique. Là, la brise se jetait sur son large sourire, comme une vague se jetterait sur le ciment d’une plage d’Auvergne. Quand j’y repense, il ne devait pas être bien vieux, quelques années de débauche sinon quelques mois. Las. Je le revois, tout frétillant et blême sur l’un des trois ports de Brest-Litovsk.

La pluie, mais quelle pluie? Une pluie d’air sans doute, un vent de pluie sans nom. Le clocher se dresse maintenant devant nous, il dépasse tout juste d’une colline verdoyante remplie de nuages. Tumulte. Une femme s’avance maintenant, elle fixe l’Homme assis au bord du gouffre, le scrute d’une informe aisance et déclame:

La paume des eaux troubles

Rougeatre lumière d’un précaire instant

Oh toi qui tant d’années ne put retrouver ta patrie

Daigne m’accorder en ce grégaire instant

Rage.

La phrase résonne dans les limbes du crépuscule de l’Homme.Introspection. Résidant d’un jour où il ne sera plus chez lui comme il l’aurait pensé être, des mots se placeront sur l’autel d’un nouveau gendre. Retenu par l’écume d’une nouvelle décharge, son atmosphère s’emplie d’une infranchissable sémantique. La Femme se languit de son aspect, de ses formes fréquentes, inconséquence d’un corps sans consistance. Instabilité. Il lui décrit son ressenti, terrible s’il en est, morceau par morceau, un abcès sans issue, dénudé. Le soleil infirme. Affirme, je luis sur le sol, une animosité se transmet comme pour signifier son indescriptible chaleur. Ta place n’est pas ici, retourne d’où tu viens, le châtiment n’en sera que moins douloureux. Marasme. Dans cette intensité démiurgique, il ne se retrouve pas: sa mesure bat la cadence d’un jour inachevé. Elle, infréquentable, fixe le vide, le visage éradiquant l’obscure clarté de l’image désincarnée lui faisant face:

Dis, quelle place donnes-tu au vide dans le plein?

Celle de l’absurdité qui nous tient à ce fil sans noeud?

Celle du désespoir sur l’échelle de notre macabre existence?

Regardes d’abord au loin cette lueur qui te guide

Elle ne te sera pas de trop dans le dédale de

Dans le dédain de ton labyrinthe psychique

Chronique d’un parisien en province

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Matin. Direction le Monoprix, je viens de terminer la boîte de café bio de Jakarta et il ne me reste plus de ce thé acheté rue du Faubourg Saint-Honoré. Quoi, pas de Monop’ ici? Bon, optons pour le CocciMarket du village. Chérie, tu as laissé ma Vespa rouge dans le garage ?

Centre-commercial. On devrait leur apprendre à faire des playlist musicals plus sexy, vives les courses avec Patrick Sébastien et Francky Vincent en fond. Télé 7 Jours, VSD, Télé Z, putain mais où sont les Inrock‘? Merde, je rentre à la maison m’écouter un vinyle, marre de cette ambiance oppressante.

Boulangerie. Bonjour, je vais vous prendre un pain d’épéautre et une dizaine de macarons, c’est pour mes filles, elles adorent ça. Vous sauriez où trouver une cave à vin sympa dans le coin? j’invite des amis pour un ciné-club Godard ce soir à la maison.

Rêve. Je reviens de la place de la République, je suis invité à un vernissage dans une petite galerie de Street-Art sur le canal Saint-Martin. Il se fait tard, le soleil parsème les trottoirs d’une couleur orangée. Je passerai bien au bar de l’Hôtel du Nord me prendre un verre d’Absinthe. Chéri, Chéri, désolé de te réveiller, les voisins me demandent s’ils peuvent emprunter la tondeuse, je dis quoi?

Jardinage. Ah, ça me change des potagers collectifs au bord de la ligne ferroviaire dans le 19ème. Bon, qu’est-ce qu’il faut faire? Désherber l’allée, tailler les rosiers, s’occuper du cerisier. Chérie, ça t’ennuie de t’occuper du jardin? Je vais emmener les gosses voir des vaches, ça les changera de la porte de Versailles.

Apéro. Alors Jean-Marc, ta maison en chantier dans le Lubéron, ça donne quoi? Et toi Cécilia, ta location de yourtes dans la Creuse, ça marche? C’est mon rêve, ça, les yourtes. Tu sais que je suis déjà parti en Mongolie?

Rêverie #1: Dias Logos

Un soir, l’orage guettant, deux êtres se confient.

Odilon

Lui: Tu le vois?

Elle (interloquée): Quoi?

Lui: Ce précipice dans la pénombre.

Elle: Non. Je ne vois que deux ombres inertes, immobiles.

Lui (décidé): Regardes bien.

Elle: Écoutes, je te promet que d’ici, je ne sens que le crépuscule s’appesantir.

Lui: Une lueur te fais pourtant face, brève mais accessible si tu cherches à la cerner.

Elle: Je ne te comprends plus.

Lui (gêné): Pourquoi?

Elle: Hier, tu es revenu essoufflé de la forêt. Enivré par je ne sais quelle plante, tu m’as délivré un discours aussi décousu qu’aujourd’hui. Je sens comme un barrage, un mur entre nos deux paroles.

Lui: Essaie de me comprendre.

Elle: Comprendre quoi? Ta parole n’est plus qu’un bruit sourd envahissant un espace vide de son et de sens. Je te sens. Distant.

Lui: Je suis pourtant tout proche.

Elle: Là, c’est toi qui ne me comprends pas. Je n’évoque pas une distance physique mais bien existentielle. Ta parole te terre dans l’oubli, le déni de l’autre. Ton être n’est plus que le seul centre de ta réflexion.

Lui (inquisiteur): Tu insinue de ma part une propension exagérée à une certaine forme de narcissisme?

Elle (tout en lenteur): En un certain sens, oui.

Lui: merci, tu signes mon arrêt de mort.

Il est face à elle, lui demandes de fixer ce point à l’horizon. Elle, ne voit pas. Elle ne voit que l’ombre de deux êtres. Pourtant, il insiste. Elle sent venir une nuit pâle et blême et ne saisit plus ce qu’il lui dit. Lui, ne doute pas un instant de la clarté de son propos. Elle lui rappel son incompréhension face à ses propos à son retour de voyage. Il tente de l’amener à cerner ses dires. Échec. Elle, ne distingue plus sa parole de son environnement sonore, éprouve une sensation d’éloignement face à un être chéri. Lui, ne le ressent pas. Elle, lui reproche son intérêt propre, détruisant une faible lueur d’altruisme. Lui, comprends le reproche et le lui fait répéter. Elle, réitère. Lui, ne s’en remet pas.

Un Homme voit une chose qu’une Femme ne voit pas

L’Homme le lui reproche

La Femme ne comprend pas

Une étrangeté secoue une vie inerte

Et c’est tout un désir qui se voue à la perte